Michael - Celui qui est parti

Source : Drakengard 3 Edition Collector, Novel Prelude
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Traduction & Vérification : Bdouine

Quand j'y réfléchi, il y a toujours une bataille.


J'ai toujours eu à lutter— survivre. Un dragon combat. Endormi, éveillé, même dans mes rêves, je me bats. Je ne me rappelle plus du nombre d'ennemis vaincus ou de la raison derrière tout ça. Ma vie a toujours été ainsi.

* * *


"Périssez, misérables Vers !" Une bouffée d'air— un seul souffle de feu— et ces choses lisses aux couleurs répugnantes que je nomme "Vers" sont réduites en cendre. Ce sont de fragiles adversaires qui tirent leur force de leur nombre colossal. Bien qu'ils soient indignes des dragons, les carboniser améliore grandement mon humeur. Je jubile car mes flammes ravage la zone et qu'il n'en reste rien. Je me sens parfaitement relaxé.


"Mon nom est— Vous devez me connaître, je suis Michael ! Le puissant dragon qui— Ahhh !" Une douleur traverse une de mes ailes. "Argh ! Y a-t-il également des Pions ?" Parmi les Vers, j'aperçois les lanceurs. Les Pions sont probablement plus intelligents que les Vers vu qu'ils utilisent des armes étranges. Pour être honnête, je hais ces choses. Comment ils appellent ça déjà ?


"Bah ! Peu importe ! Des grouillants qui ose défier un dragon surpuissant en espérant— Argh !" Une forte douleur parcoure mes ailes à plusieurs endroits cette fois. "Ne m'interrompez pas quand je— Aaargh !"


Il semble que le sol est recouvert exclusivement de Pions— Non, j'ai simplement progressé trop profondément dans les lignes ennemis. Ici, je peux voir qu'ils ont apporté une arme assez conséquente : une arme si énorme que de nombreux Pions sont nécessaires pour la déplacer. Le pire dans tout ça, c'est qu'ils la pointent sur moi.


"Diantre... Suis-je en danger ?" Je dois m'enfuir ? Non, non, un fier dragon ne tournerait pas le dos devant l'ennemi. Mais oui, je suis très certainement en danger.


"Arrête de rêvasser !" Une voix furieuse à côté de moi me sort de ma transe. L'énorme arme avait été engloutie par des flammes, avec les Pions qui l'utilisaient. "Quelle imprudence !"


C'est un dragon aux ailes cramoisies et sa voix est pleine de reproches. Serait-ce qu'on ressent quand on est sauvé du danger ? Deux camarades joignant leurs forces pourraient faire une belle histoire. Mais recevoir de l'aide sans rien faire en retour ? Cela peut nuire à ma dignité de dragon.


"Bouge de là, espèce d'ahuri ! Veux-tu mourir pour rien ?"


"Je ne t'ai rien demandé !" Qu'elle soit un dragon est une chose mais son arrogance dépasse les bornes. Ça commence à m'agacer.


"Je t'ai dit de te replier, tout de suite !"


"D-D'accord." C'est ainsi que j'ai rencontré le dragon rouge, qui a vécu juste un peu plus longtemps que moi.

* * *


"Secoue-toi, Michael !" Une voix me réveille. Je dois rêver en plein combat. Pourquoi avais-je la tête ailleurs lors de ma première rencontre avec cette fouineuse de Rouge ? "Être assoupi en plein combat ? Je suis ébahie par ton cran."


"Je ne t'ai rien demandé," ai-je bredouillé. "Je peux mettre en déroute cette masse grouillante les yeux fermés !" Rouge et moi avons combattu ensemble de nombreuses fois maintenant. À vrai dire, elle s'est invitée dans ma vie afin de se mêler de mes affaires.


Pour autant, elle ne m'a pas encore dit son nom alors que moi, je me suis déjà présenté. Elle n'est pas la seule à réagir comme ça, n'importe quel autre vieux coincé me traite de la même manière. Tel que Rouge le prétend : "Ce n'est pas une coutume de notre race de nous présenter à la légère." Tant mieux pour eux. Si ma race est composée d'individus qui refusent de se présenter, d'entamer une décente conversation et qui se battent avec l'expression vide d'un poisson mort alors je n'ai rien à apprendre d'eux.


Je ressens de la joie quand les batailles me rendent plus fort. Je suis fier de montrer l'étendue de cette force grandissante. Je suis fasciné par mon efficacité à concevoir des stratégies afin de vaincre le plus d'ennemis possible. L'idée de perdre face à l'ennemi me met en colère et imaginer un camarade blessé m'attriste. Cette ligne de conduite devrait être plutôt commune et pourtant...


Je ne veux pas être comme eux : silencieux et amorphes en toutes circonstances. Comment font-ils pour être aussi insensible face aux plaisirs de la vie ?


"Assez, Michael," dit Rouge afin de mettre un terme à la discussion. "Une fois que tu auras vécu aussi longtemps que moi, tu comprendras." Comme je hais son attitude de madame-je-sais-tout. Âgée ou non, elle a juste deux pauvres millénaires de plus que moi, tout au plus.


Je n'ai jamais aimé le sauvage Noir non plus : le dragon noir a le même âge que Rouge. Il a de la prestance. Comme les autres ancêtres, il n'a pas grand-chose à dire mais c'est un combattant exceptionnel. J'admire les dragons forts alors j'avais tenté de l'approcher. Il ne remarquait même pas ma présence—ce vieux schnock. "Encore en train de réfléchir ? Ça ne me gêne pas que tu utilises ta tête mais encore faut-il que tu t'en serves au bon moment."


"Je ne t'ai rien demandé !" Je devrais savoir mieux que personne que de s'assoupir lors d'une bataille est manifestement dangereux. Ça ruine mon plaisir quand on me le rappelle alors j'essaie de changer de sujet. "Alors, Rouge... Quand penses-tu que cette guerre va prendre fin ?"


Je me rends bien compte que ce n'est pas une conversation futile. Je voulais poser cette question depuis longtemps. Nous avons pris de nombreuses vies— en empilant des montagnes de cadavres et de gravats. Pourtant, ils reviennent toujours. Ça n'en finit jamais. Les ennemis apparaissent aussi vite que nous les détruisons. Quel est l'origine de notre combat ? Je sais qui sont nos ennemis, mais à part ça, c'est difficile à expliquer. C'est même exaspérant.


"Michael, j'ignore quand cette guerre a commencé et quand elle se termi—" Tout à coup, avant qu'elle ne termine sa phrase, tout est devenu blanc.

* * *


"Oh... C'était juste un rêve..." Il était étrange en plus. Un rêve dans un rêve. En plein milieu d'une bataille, j'en rêvais d'une autre.


"Ça ne va pas ?" Cela vient d'une voix dans mon dos.


"Ça va," lui ai-je répondue. Cette voix est celle d'une créature me chevauchant. Elle appartient à une nouvelle race, l'Humanité, qui est apparue à l'issue de la guerre précédente.


Je croyais que ce conflit n'aurait jamais de fin et pourtant, il s'est simplement... arrêté. Nous étions en train de combattre pour la survie de notre race et subitement, tout s'était arrêté— comme si la guerre elle-même avait été éradiquée. Je revivais ce moment dans mes rêves.


Ce que j'avais perçu comme "tout est devenu blanc" était probablement une explosion provenant d'un art inconnu. Je ne pourrais pas être plus spécifique : j'ignore si cet art était le nôtre ou le leur ou bien s'il s'agissait d'une autre force qui avait été déployée. C'était extrêmement puissant car cela avait éradiqué les hordes d'ennemis qui jusque-là semblaient infinies. L'explosion était si dévastatrice qu'elle avait ravagé le monde entier.


J'imagine que nous, les dragons, devons notre survie à nos corps robustes. Cela dit, très peu d'entre nous ont survécu, la plupart de nos camarades ont disparu. Il existait une époque où les nuées de dragon emplissaient les cieux. Mes rencontres avec les miens sont rares désormais. La nostalgie me berce alors que les cieux me semblent si vides. Rouge et Noir ont survécu mais je ne les ai pas vus depuis très longtemps.


Le sol regorge de vie maintenant. Bien trop rapidement, les humains et les demi-humains l'ont repeuplé. Incroyablement fertiles, ils prolifèrent plus vite que les Vers et les Pions.


Malgré cela, ils ont une faible espérance de vie et ils sont très fragiles. Le moindre handicap peut les tuer en un instant. L'humain sur mon dos va bientôt mourir aussi— comme tous ceux avec qui j'ai combattus. Hé oui, les humains sont de faibles créatures mais ça ne les empêche pas de se battre. Ils prennent les armes même si ça implique de raccourcir leur existence. C'est incompréhensible—et c'est peut-être cette raison qui me pousse à les soutenir.


"Michael", gémit la voix dans mon dos. A-t-il peur ? Quelque semble le troubler. "Je suis désolé de t'avoir mêlé à tout ça."


"Risible ! Je ne suis pas tombé si bas au point de laisser un humain contrôler mon destin. J'ai choisi cette alliance. De plus, vos guerres sont un jeu d'enfant pour un dragon. Pour qui me prends-tu ? J'ai survécu à des guerres interminables et empilé des cadavres et des gravats—"


Ai-je bien une nouvelle fois entendu "désolé" ? Hmph...Ces humains...


"Allons-y !" Je descends en piqué vers des décombres qu'ils nomment "forteresse" et je réduis en cendre les soldats pathétiques réfugiés en son sein...

* * *


"Un autre rêve ?"


Je n'ai pas bien digéré l'issue de cette dernière bataille. Ce n'est pas étonnant qu'elle me revienne en tête pendant mon sommeil. En vérité, chacune des batailles que j'ai menées avec les humains me tourmentent. Serait-ce parce les humains savent avec certitude qu'ils vont mourir avant moi ?


Lui aussi le savait. "Désolé, désolé," qu'il me répétait jusqu'à la fin comme si cela était son seul talent. Je lui avais pourtant dit qu'il n'avait pas à s'excuser et qu'il ne devait arrêter de le faire.


Son corps était devenu froid le temps que je le dispose sur les rochers. Je me tenais devant sa dépouille pendant un moment, perplexe. Je savais pertinemment que les humains meurent en un instant mais ce qui me choquait c'était que je ressentais comme un vide.


C'est lors de cette situation plutôt gênante que j'avais pu recroiser Noir. Il me regarda avant de s'en aller sans souffler un mot, comme à son habitude. J'avais pu lire dans ses yeux le mépris et la pitié comme s'il m'avait dit : "Voilà ce qu'on gagne à s'acoquiner avec les humains." Je le savais évidemment. Que nous gagnions ou non, les humains meurent. Chaque victoire obtenue est éphémère. Dans ce cas, leur lutte est dénuée de sens !


Attendez. Est-ce une vérité uniquement valable pour les humains ? Ne serait-ce également pas le cas pour les dragons ?


J'ai combattu toute ma vie et perdu nombres de mes camarades. Avec du recul, je me souviens des vieux dragons avec nostalgie. Sans cette fameuse guerre, ils seraient en train d'errer avec une arrogance silencieuse, sans éprouver le moindre plaisir.


"Assez, Michael. Une fois que tu auras vécu aussi longtemps que moi, tu comprendras."


Les mots de Rouge sont revenus spontanément dans mon esprit. Elle a vécu un peu plus longtemps que moi et elle savait. Une longue vie implique d'expérimenter la perte : nous perdons, nous sommes abandonnés et nous finissons seuls avec plus rien à prouver...


Peut-être que je soutiens les humains dans leurs luttes car, quelque part dans mon cœur, j'espère y gagner quelque chose. Peut-être que ces créatures qui prennent les armes même si ça raccourcit leurs vies possèdent un quelconque savoir qui échappe à nous, dragons éternels.


Mais ça a toujours fini de la même manière. À chaque fois, je finis seul avec rien, rien du tout.


"Hein ? Quel est cet endroit ? Est-ce qu'il y a quelqu'un ?"


Tout autour de moi règne l'obscurité. Aucun signe de vie, aucun signe de non-vie. Rien.


"Est-ce qu'il y a vraiment personne ?"


Ah... Je dois encore être en train de rêver. Je vais me réveiller sans aucun doute en plein milieu d'une nouvelle guerre. Combat après combat... Je suis tellement fatigué de tout ça. Je me bats, encore et encore mais à la fin, je dois les regarder disparaître.


Je comprends maintenant. Mes combats et mes rêves sont pareils. Ils disparaîtront. Et je demeure seul sans rien. Rien du tout. Zéro...

* * *


"Argh !" Je sens que quelque chose frapper mon tibia. Cette fois-ci, je suis vraiment réveillé. "Diantre, pourquoi passes-tu à ton temps à t'agiter dans tous les sens ?"


L'humain qui m'a frappé de toutes ses forces est une récente connaissance. Son nom est Zero. Elle est insensible, violente, paresseuse, gloutonne et insolente. Pour une humaine, elle ne semble pas effrayée par les dragons et elle ose même m'appeler "trouduc". Charmant.


Cette femme a le sommeil agité. Elle me donne constamment des coups de pied et elle essaie d'utiliser mon aile comme couverture. Mon aile n'est certainement pas une couverture.


Malgré cela, je trouve cela fascinant. Celle-ci est différente des humains que j'ai rencontrés jusqu'à présent. Déjà, très peu de femmes cherchent à massacrer ses sœurs. Pourtant, le temps que nous passerons ensemble sera bref. Comme tous les autres avant elle, cette femme va m'abandonner. En ce sens, elle n'est pas si différente que celui qui est parti.


Je dois mettre un terme à ça. J'ai décidé d'aller jusqu'au bout, jusqu'aux derniers instants de cette femme. En vérité, c'est une promesse. Aujourd'hui, après qu'elle aura tué ses sœurs, j'aurai à faire mon devoir...


"Je tiendrai ma promesse. Un dragon ne revient jamais sur sa par— argh ! Arrête de me donner des coups de pieds ! Combien de fois ai-je dit de ne pas m'interromp..."


Hé hé hé. Ainsi soit-il. Au moins, c'est un changement de rythme.


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