La Fleur de Pierre

Source : Grimoire NieR -Project Gestalt & Replicant System-
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Traduction : FFtranslations / Nashira
Vérification : Bdouine

L'espoir de l'humanité et la désespérance du sacrifice.
Les fleurs écarlates éclosent aux tréfonds de ses prunelles.

Les rêves qu'elle avait eus lors de sa dernière sieste étaient encore chauds et clairs. Elle gambadait dans l'herbe fraiche, elle avait un chaton sur ses genoux. La silhouette de son père au loin, sa mère lui cuisinait des gourmandises, les plantes fleurissaient dans la serre.... Ses rêves nocturnes étaient différents de ceux qu'elle faisait lors de ses siestes.

(Comme c'est bizarre.)

Comme à chaque fois, Halua se réveillait avec cette pensée dans la clarté de l'après-midi. Tous les détails de son passé oublié, elle les revivait dans ses rêves. Les revoir aussi clairement, même sachant qu'ils étaient tous perdus... Ses parents étaient morts dans un accident. Le chaton devait être encore en vie mais il était surement devenu adulte depuis. Une autre famille habitait certainement dans la maison. Tout ce qui lui restait aujourd'hui, c'était Émile. Dans ses rêves, il jouait avec elle sur l'herbe. Depuis sa naissance, son petit frère jumeau était le seul de qui elle ne s'était jamais séparée -depuis ces dix années passées.

- Es-tu réveillée, Halua ?

- Sensei...

Les souvenirs chaleureux et réconfortants disparurent sans laisser de traces. Il lui était impossible de se souvenir de quoi elle avait rêvé.

- Tu es trempée de sueur. Ce serait une bonne idée si tu enfilais des vêtements plus légers.

Elle tira un mouchoir de sa poche pour essuyer la sueur sur le front d'Halua. Peu après, elle réveilla Émile qui était endormi près de sa sœur.

- Toi aussi, réveille-toi, Émile. C'est l'heure du goûter.

- Qu'est-ce qu'on a aujourd'hui, Sensei ?

- Des biscuits secs et du lait chaud au chocolat.


(Encore ça ?)

Des biscuits, des galettes de riz, des gâteaux... Ils ne recevaient jamais rien d'autre. Ils se trouvaient dans un ''institut'', après tout. Elle n'avait plus de mère pour lui préparer de différentes choses à manger. Halua savait qu'il n'était pas recommandé de poser des questions.

Les enfants aiment toujours les goûters, peu importe ce qu'on leur propose, tant qu'il s'agit de ''friandises'', ils seront contents. C'est du moins ce que pensent les adultes. Halua n'avait pas d'autre choix que faire semblant d'être satisfaite, même si ce n'était pas le cas.

Contrairement à elle, Émile était très enfantin. Aujourd'hui comme d'habitude, il se réjouissait devant son plat de biscuits-alphabets, s'amusant à écrire des mots, avant de se mettre à manger. Les biscuits n'étaient pas particulièrement bons. En regardant Émile grignoter les siens, Halua se demanda s'ils avaient le même goût que ceux que leur préparaient leur mère. Froissée, elle prit ses airs de grande sœur :

- Ne joue pas avec la nourriture.

- Mais...

- En plus, tu t'es trompé dans l'écriture. Tu as oublié un ''e'', ici.


Dans cet institut, on ne leur parlait pas dans leur langue maternelle. Ici, on parlait le japonais. La dernière fois qu'on leur avait enseigné leur langue d'origine, c'était il y a plus de deux ans. Il était naturel qu'Émile oublie comment écrire correctement.

- Regarde, c'est comme ça que ça s'écrit.

Halua prit un biscuit en forme de ''e'' de son assiette, et le plaça sur celle d'Émile. Émile eut un large sourire.

- Tu es vraiment une sacrée grande sœur, Halua.

Une tasse de café dans sa main, Sensei souriait. Elle s'asseyait toujours avec eux à l'heure du goûter, buvant son café et discutant avec eux. Lorsqu'elle était là aux heures des repas, ils mangeaient tous ensemble. Parfois, le soir, elle leur lisait des livres pour s'endormir. Chaque matin, c'était elle qui venait les réveiller. Elle agissait comme une véritable mère.

- Je suis enfant unique, je vous envie beaucoup tous les deux.

Etait-ce vrai ? Le pensait-elle vraiment ? Ils n'avaient jamais le droit de sortir et ils devaient passer leurs journées interminables à l'intérieur de ces murs depuis deux ans. Qu'y avait-il à envier là-dedans ?

Par-dessus tout, cet institut n'était pas normal. Halua, qui aimait les livres, savait à quoi devait ressembler les orphelinats, ces lieux où l'on abritait les enfants qui n'avaient plus de parents. C'est un endroit plein d'enfants, avec un bâtiment un peu comme une école, plusieurs lits dans une même chambre, une cantine où tout le monde mange...

Le jour où elle avait été admise ici, elle avait été placée parmi un groupe de six autres enfants. Ils avaient tous l'air d'avoir à peu près son âge. Ils déjeunaient également dans une grande salle à manger. A l'époque, cela ressemblait vraiment à un orphelinat. Mais les uns après les autres, les enfants avec qui elle partageait sa chambrée disparurent, sans que d'autres ne viennent les remplacer. Une telle chose n'était pas normale. Au final, vu qu'Halua et Émile parlaient une langue différente de celle des autres enfants, ils furent tous deux placés dans une chambre à part.

Maintenant qu'elle y réfléchissait, Halua trouva cela étrange. Ce n'était pas comme si elle et Émile ne parlaient pas un mot de japonais. Depuis qu'ils avaient été placés ici, ils avaient reçu des enseignements tous les jours, des leçons données en japonais. D'ailleurs, on pouvait avoir des doutes sur ces leçons. Elles ne ressemblaient pas à celles que l'on donne à l'école. Elles consistaient à répondre à des questions devant une machine. C'était davantage un test qu'une réelle leçon, parfois, ça ressemblait à des jeux.

Quelque chose était véritablement étrange. À part son frère, il ne semblait plus y avoir d'autres enfants. Les seules autres personnes qu'ils voyaient tous les deux étaient des adultes habillés en blanc, comme Sensei.

- Quelque chose ne va pas ?

Sensei observait Halua qui s'était subitement relevée, les yeux baignés d'inquiétude. Elle se rua derrière Sensei et pressa son visage contre son dos.

- Mère...

Halua entendit un rire feutré. De sa chaise, Sensei se retourna devant elle pour l'embrasser.

- Tu es tellement gâtée, Halua.

Les mains qui caressèrent ses cheveux étaient bienveillantes. C'était un peu comme celles de sa vraie mère.

- C'est pas juste ! Moi aussi !

Devant les protestations d'Émile, Sensei répondit en riant.

- Bien sûr, bien sûr !

(Hé, Sensei. Es-tu de notre côté ? Puis-je croire que tu es différente des autres adultes ?)

Sa blouse blanche, impeccablement repassée, avait des relents de produits chimiques.

(Ma mère ne sentait pas comme ça. Est-ce à cause de cette odeur que je ne parviens pas à lui faire confiance ? Ou est-ce parce que Sensei pense comme les autres adultes ?)

- Est-ce que tu m'aimes ?

- Oui, je t'aime, Halua. Et toi aussi, Émile.


(Alors, soyez de notre côté. Ne nous trahissez pas... Protégez-moi.)

Halua ressassait inlassablement cette pensée, pressant sa joue contre la blouse blanche.

~

Après les constantes du soir et la lecture d'un chapitre d'un livre, c'était l'heure de se coucher. Un nouveau jour, ennuyeux et interminable, s'était achevé.

Toutes les journées étaient les mêmes mais Émile gardait toujours le sourire. Il s'amusait à compter les nuages par la fenêtre, pianotait au hasard sur les touches du piano, gribouillait sempiternellement le même dessin sur des feuilles de papier blanc... Pas une seule fois il se s'était demandé si cet endroit était véritablement un orphelinat. À aucun moment il ne soupçonnait que quelque chose de mauvais était en train de se passer.

Pour Halua, c'était à la fois un soulagement et une source d'inquiétude. Elle voulait qu'Émile puisse être heureux. Elle ne pouvait s'empêcher de déplorer sa naïveté, voilà pourquoi elle devait être suffisamment prudente et vigilante pour tous les deux.

Ces ''leçons'' qu'ils recevaient, la nourriture et la boisson qu'ils consommaient, les adultes qu'ils rencontraient, les discussions qu'ils avaient... Elle aurait aimé pouvoir écrire toutes ces choses quelque part pour ne pas les oublier. Toutefois, elle ne pouvait pas car ils étaient certainement sous surveillance.

Peu de temps après leur arrivée, Halua avait intentionnellement feint une douleur à son œil gauche. Elle s'était bien évidemment gardée de le dire à Émile et à Sensei. Seule dans sa chambre, elle avait joué la comédie en fronçant les sourcils tout en pressant son œil gauche. Le jour d'après, son œil fut scrupuleusement examiné, alors qu'ils n'étaient pas sensés savoir.

- Émile, tu dors ?

- Huuuum ?


Émile souffla sur un ton somnolant. Elle tendit doucement la main et toucha celle d'Émile. À l'origine, dans ce nouveau bâtiment, ils étaient supposés avoir chacun une chambre. Néanmoins, Halua avait insisté à ce qu'ils restent ensemble, prétendant qu'ils ne pourraient pas dormir s'ils étaient séparés. À force d'avoir crié et pleuré, ils avaient finalement pu partager une chambre commune.

(Fais attention. Ne fais pas confiance aux adultes.)

Elle ne pouvait pas le dire à voix haute. Elle était sûre qu'on les écoutait. Serrant sa main, elle aurait vraiment voulu avoir la capacité de lui transmettre ses pensées par simple contact.

~

Le jour suivant, Halua se réveilla avec un mauvais pressentiment. Quelque chose n'allait pas. Lorsque Sensei leur annonça que leurs leçons matinales seraient remplacées par un examen de santé, ce sentiment se changea en certitude. Ce genre d'examen ne présageait jamais rien de bon.

Dans le bâtiment précédent, c'était toujours après un ''examen de santé'' que les autres enfants disparaissaient. C'était également suite à l'un de ces examens qu'elle et son frère furent transférés dans ce lieu. Ça leur permettait probablement de déterminer le moment approprié pour les transferts. Peut-être qu'ils seraient à nouveau transférés dans un autre bâtiment et ainsi séparés de Sensei.

- Qu'est-ce qui ne va pas, Halua ? Tu te sens mal ?

Tirée de sa réflexion, Halua réalisa que Sensei se tenait devant elle et la regardait, inquiète. La main qu'elle posa sur son front pour vérifier qu'elle n'ait pas de fièvre était si réconfortante qu'Halua en aurait pleuré.

- Sensei, je...

(Je ne veux pas qu'on me transfère autre part. Je ne veux plus rien subir.)

Toutefois, elle ne pouvait pas dire cela. Une part en elle continuait à se méfier de Sensei. Elle pouvait l'appeler ''mère'' et se laissait bichonner par elle, mais elle ne pouvait pas lui faire confiance.

~

Émile était si insouciant à propos de ces examens qu'Halua en était presque émerveillée. Lorsqu'il ne s'agissait que de prélèvements sanguins, cela allait. Cela picotait un peu, mais au moins elle savait en quoi ça consistait.

En revanche, lorsqu'ils collaient de froides ventouses sur son corps et qu'ils la branchaient à diverses machines étranges, elle avait du mal à le supporter. De même, lorsqu'ils l'enfermaient à l'intérieur de machines, elle avait envie d'arracher tous ces câbles et de s'enfuir en courant. C'est au moment où ça lui paraissait plus supportable que l'examen s'achevait. Un adulte lui disait qu'elle pouvait retourner dans sa chambre.

Aujourd'hui, c'était différent. Après lui avoir retiré les ventouses et les câbles, elle devait entrer dans la salle suivante pour revêtir une tenue médicale. En plus, Émile, qui aurait dû se retrouver avec elle, n'était pas là. Anxieuse, Halua sanglotait, une femme en blanc ouvrit la porte et lui dît de se dépêcher. C'était une femme à l'allure désagréable, à la fois semblable et différente de Sensei.

La pièce adjacente était vaste et vide. D'étranges motifs étaient dessinés sur les murs et le sol, une grande chaise se tenait en son centre. Un groupe de personnes en blanc se tenait autour de cette chaise. L'un d'entre eux lui dît de s'asseoir. Avant qu'elle ne puisse répondre, un autre adulte força Halua à s'asseoir. C'était une chaise de métal, froide.

- Ne te mets pas en colère. Nous avons découvert durant les examens que tu avais une grave maladie.

La voix semblait gentille, mais elle ignorait lequel des adultes avait parlé. On lui avait bandé les yeux. Elle essaya d'arracher son bandeau, mais on lui attacha les mains et les pieds.

- Si l'on ne t'opère pas rapidement, ta vie sera en danger.

(C'est un mensonge. Je vais très bien. Je n'ai pas de douleurs, je n'ai pas de fièvre. Je n'ai pas mal au ventre et je ne tousse pas.)

- Émile ! Où es-tu ?!

- Nous l'avons renvoyé dans sa chambre afin d'éviter qu'il ne contracte la maladie. Tu n'as pas à t'inquiéter.


(Ce n'est pas ça qui m'inquiète. Je dois vite tirer Émile d'ici !)

Elle appela frénétiquement le nom d'Émile, sombrant aussitôt dans le désespoir. Ils l'entravèrent d'un bâillon. Elle avait beau s'évertuer à crier, personne ne pouvait l'entendre...

Elle reconnut l'odeur de l'antiseptique. Une sensation de froideur se répandit dans son bras, succédé d'une douleur. On lui avait injecté quelque chose. Alors que ses pleurs s'estompèrent, elle put entendre des bribes de conversation entre les adultes.

- Cela fera la sixième fois. Nous ne pouvons pas perdre plus de spécimens...

- Non. Celle-ci sera un succès.

- Si elle parvient à conserver ne serait-ce qu'un peu de sa conscience, cela suffirait...


(De quoi est-ce qu'ils parlaient ? Qu'est-ce qu'ils voulaient dire à propos ''du sixième'' ? Comment ça, ''perdre plus de spécimens'' ?)

- Quand bien même nous échouons, nous avons toujours son frère. Un parent proche devrait pouvoir posséder les aptitudes nécessaires.

Elle sentit son sang se glacer dans ses veines. Ils étaient sur le point de la tuer, Émile aussi.

(À l'aide, Sensei ! Sauvez Émile !)

Son cri resta silencieux. Tout ce qui vint ensuite, ce furent les ténèbres.

~
Halua entendit quelqu'un appeler son nom. Ce n'était ni sa mère, ni son père, ni même la voix de Sensei. Qui cela pouvait-il bien être ? Cela ne pouvait pas être Émile, il l'appelait toujours ''grande sœur''. C'était un des adultes qui était en train de l'appeler. Les leçons l'ennuyaient mais c'était moins pénible à endurer que les examens.

(Un instant... J'ai justement passé un examen, non ? Oui, quand je suis retournée dans ma chambre... -non, je n'ai pas pu !)

En une fraction de seconde, la mémoire lui revint. Halua sursauta. Elle se trouvait dans la pièce aux murs ornés d'étranges dessins... mais quelque chose n'allait pas.

- Halua. Peux-tu m'entendre ?

Elle tourna la tête dans la direction d'où provenait la voix. Elle ne vit personne.

- Par ici.

La voix venait de l'opposé cette fois-ci. Dans cette nouvelle direction, elle ne vit toujours personne. Elle ne pouvait qu'entendre leurs voix. Elle réalisa alors pourquoi elle avait senti que quelque chose n'allait pas.

- Fantastique ! C'est une réussite !

Ignorant les voix, Halua baissa les yeux jusqu'à ses pieds. Le sol était si bas. Depuis tout à l'heure, elle avait l'impression d'être plus grande, c'était cela qui la tracassait. C'était comme si elle avait été placée sur quelque chose de surélevé mais elle avait la désagréable certitude que ce n'était pas le cas.

Il y avait des jambes qui ressemblaient à ces images d'os qu'elle avait pu voir dans une encyclopédie, ainsi que des bras, dont la couleur rappelait celle du bois pourri. Elle arrivait à peine à distinguer sa poitrine.

(Qu'est-ce... qu'est-ce que c'est ?)

Elle voulut se débarrasser d'une chose enroulée autour d'elle mais c'était bien trop serré.

(Le bras... a bougé ?)

Lentement, elle essaya de lever la main. Elle eut l'impression qu'elle ne pouvait plus la bouger aussi bien qu'avant. Elle tendit la main de son mieux, puis elle se mit à remuer les doigts : le pouce, l'index, le majeur...

(Est-ce... Est-ce possible ?)

L'une des voix continuait de déblatérer des paroles à propos de ''l'Arme Expérimentale Numéro 6'' et de ''l'espoir de l'humanité'' mais elle n'y prit pas attention.

Elle voulut se redresser mais elle ne pouvait pas bouger. Elle réalisa à cet instant que cette chose qu'elle croyait enroulée autour d'elle était en fait son propre corps.

(Non ! Non ! Ça ne peut pas être mon corps !)

Elle se débattait. Elle chercha à s'échapper. De s'échapper de ce corps. Elle secoua ses jambes vainement. La voix désincarnée lui demanda gentiment de se calmer.

(La ferme ! La ferme ! La ferme !)

Elle frappa sur le mur de toutes ses forces. Elle pouvait entendre une voix paniquée qui lui ordonnait d'arrêter mais elle n'avait pas l'intention d'obéir. Elle fracassa à nouveau le mur. Sentant l'ébranlement du choc et la douleur à travers tout son bras, elle comprit.

(C'est... mon corps. Ces bras et ces jambes monstrueux sont les miens.)

Craintivement, elle porta ses mains à son visage. Elle n'avait pas l'impression de sentir que c'était celui d'un humain. À vrai dire, elle ne savait même pas si c'était encore un visage. Tout ce dont elle était certaine, c'était qu'elle n'avait plus rien d'humaine.

(Je ne pourrai plus jamais voir Émile. S'il me voyait, il s'enfuirait en courant, aucun doute là-dessus. Émile est un vrai trouillard.)

Pensant à Émile, elle se souvint : ''Quand bien même nous échouons, nous avons toujours son frère. Un parent proche devrait pouvoir posséder les aptitudes nécessaires.'' Les adultes en blouse blanche avaient également dit ''c'est le sixième'' et ''Arme Expérimentale Numéro 6''. Cela signifiait qu'avant elle, cinq autres enfants avaient été changés comme elle.

La disparition des enfants avait peut-être leur origine ici. Ils avaient été utilisés comme cobayes pour ce genre d'expérimentations humaines. Parmi eux, seuls ceux qui possédaient les ''aptitudes'' devaient être sélectionnés pour entrer dans le nouveau bâtiment, afin de devenir des armes expérimentales.

Il semblerait qu'Halua était la première ''réussite''. Ce qui signifiait qu'ils avaient établi une procédure pour pouvoir les créer. En tant que frère jumeau, Émile possédait la même aptitude... Dans ses pensées, elle vit le visage d'Émile, son sourire innocent, si candide. Elle devait le sauver. Sa volonté se changea en une force brutale.

Brisant ses liens, Halua se releva. Elle défonça la porte d'un coup de pied. Avant tout, elle devait sortir d'ici. Avec son corps, elle ne pourrait jamais passer par une porte conçue pour les humains. Elle démantela la porte ainsi que le mur.

Une alarme retentit. Des volets métalliques se déployaient en recouvrant les murs. Précipitamment, Halua tenta de les stopper à mains nues toutefois quelque chose, comme un champ de force invisible, la repoussa en arrière.

En y songeant, elle était une ''arme''. Elle était un monstre possédant un pouvoir si dangereux qu'elle était capable de fissurer un mur entier d'un seul coup de poing. Elle était capable de détruire une porte d'un simple coup de pied. Personne n'était suffisamment stupide pour laisser une telle chose s'évader dans la nature. Les bêtes sauvages, on les enchaine et on les garde enfermées en cage.

Ces lames de métal devaient probablement faire partie d'un système spécial. Quelque chose que même ''l'Arme Expérimentale'' ne pouvait détruire. Soudain, la pièce fut plongée dans les ténèbres. Les lumières avaient été coupés. L'alarme cessa et tout devint silencieux. Elle avait été enfermée. Ils avaient surement estimé qu'Halua ne pourrait plus s'échapper.

Elle tenta de toucher un mur à nouveau. Son contact provoquait des lumières semblables à des étincelles bleues brillant dans l'obscurité. Le corps d'Halua absorba toute la force qui la repoussait.

(Je n'abandonnerai pas. Je protègerai Émile. Je n'abandonnerai pas !)

Ses bras, ses jambes et son corps tout entier émirent un craquement sonore. Une douleur foudroyante la traversa. Sa vision devint entièrement blanche. Quelque chose enfla jusqu'à exploser. Soudainement, son corps devint lumineux. La force qui la repoussait disparut et ses membres furent libérés. La luminosité redevint normale, ni trop sombre ni trop claire.

Une alarme perçante retentit, la ramenant à la réalité. Les murs s'effondraient. Elle sortit de la salle, sans que personne ne tente de l'en empêcher. Ils n'avaient probablement pas prévu qu'Halua parvienne à s'évader de cette pièce. Peut-être n'avaient-ils même pas prévu qu'elle puisse se libérer de ses liens. À en juger par la panique avec laquelle l'une des voix lui avait demandé de s'arrêter, c'était même évident. Des rideaux de fer avaient été mis en place à l'entrée du couloir, ils étaient aussi fragiles que du papier, comparé au mur. Les détruisant à coup de pied, Halua progressait plus avant.

(Je dois les détruire, tout ce qui se trouve dans cet institut. Je ne les laisserai pas faire d'Émile un monstre. Je dois me débarrasser de tout ce qui est en rapport aux expérimentations d'arme.)

Une force insoupçonnée monta en elle. Elle se matérialisa en une lame qui trancha tout autour d'elle. Fixant du regard le mur qui bloquait le passage devant elle, il s'écroula au centre d'un brasier. De sa simple volonté, elle était capable de détruire toutes les choses autour d'elle de différentes façons. Dorénavant, elle ne pouvait plus être considérée comme ''humaine''. Elle se rendit compte de toute l'ampleur de ses pouvoirs.

(Est-ce que les adultes avaient prévus d'utiliser ces pouvoirs pour combattre quelque chose ? Avaient-ils eu dans l'idée qu'utiliser des enfants dociles leur permettraient d'en garder le contrôle ?)

Les adultes en blouse blanche s'enfuyaient dans une panique générale, courant au milieu des décombres et des nuages de fumées. Elle ne pouvait pas laisser un seul d'entre eux s'échapper. Halua attrapa le plus proche et l'écrasa. Tels des fruits murs, ils éclataient dans sa main.

(Où est Émile ? Et Sensei ? Est-ce qu'elle aurait fui en l'emmenant ? Non, Sensei n'aurait pas fait cela.)

Elle savait depuis le début ce qui se passait ici ; elle savait que les jumeaux avaient été élevés pour pouvoir être transformés en monstres. Sensei était une adulte comme les autres, après tout. Tout ce qu'elle faisait, c'était de les garder bien tranquille.

À cet instant, Sensei apparut devant elle. Toujours vêtue de son habituelle blouse blanche, elle se tint devant Halua en levant les yeux vers elle.

(Je voulais lui faire confiance. J'étais si heureuse quand elle m'a dit qu'elle m'aimait. J'aimais entendre sa voix lorsqu'elle nous lisait des histoires.)

Les lèvres de Sensei remuèrent. Elle semblait appeler son nom, la suppliant de lui pardonner.

(Je ne te pardonnerai jamais !)

Sa rage était telle qu'elle faillit perdre le contrôle d'elle-même. Son cœur la tiraillait, comme sur le point d'éclater. Comme si quelque chose cherchait à en sortir...

De toutes ses forces, elle balaya tout devant elle. Un habit blanc s'écrasa violemment sur le mur, maculé de rouge.

(Menteuse ! Je te déteste !)

Prise de sanglots et de hurlements, elle était incapable de verser de larmes. Pourtant, elle pleurait. Elle hurlait. Elle aperçut alors son reflet dans un éclat de verre trempé. Sa figure, ronde avec des yeux rouges, était celle d'un monstre. Étrangement, elle ne se sentait pas triste. Si elle ressentait quelque chose, c'était de l'amusement. Ce n'était pas pour cela qu'elle était triste et en larmes...

(Cours, Émile ! Va quelque part loin d'ici, dans un lieu où personne ne s'y trouve, ni les adultes en blanc, ni Sensei.)

Combien de temps s'était-il écoulé ? Ça lui semblait être des jours entiers, pourtant ce n'était qu'un instant. Tout dans le bâtiment avait été réduit à l'état de gravas.

(Est-ce suffisant ? Pourvu que ça le soit...)

- Grande sœur ?

Elle se demanda si elle avait bien entendu. Personne n'appellerait un monstre ''grande sœur''. Elle se retourna. C'était Émile, sans l'ombre d'un doute. Affichant une expression affligée, il lui tendit la main. Oubliant son apparence, Halua entreprît de s'approcher d'Émile.

(Nous devons partir d'ici, Émile, tout de suite. Partons ensemble.)

Elle tentait de courir mais ses jambes ne lui obéirent pas. Elles avaient commencé à se transformer en pierre. Ses jambes, comme le reste de son corps était en train d'être pétrifier. À cet instant, si elle l'avait voulu, elle aurait parfaitement pu se libérer de cette pétrification. Elle le savait. Ça aurait été facile.

- Grande sœur, je...

Émile avait été changé en arme, tout comme elle. En tant que tel, il possédait de terribles yeux, capables de changer en pierre tout ce qu'il regardait.

(Je n'ai pas pu te protéger. Je voulais, mais...)

Quelque chose tirailla son cœur une nouvelle fois, et elle sentit que cette chose la transcenda. Etait-ce de la colère ? De la tristesse ?

- Je suis désolé...

(Tout va bien maintenant.)

Halua sourit. Son visage était déjà changé en pierre. De toute façon elle ignorait si son visage était vraiment capable de sourire. En tout cas, son humanité avait disparue. Elle le savait.

- Ton pouvoir est trop puissant, alors... ils ont dit que tu devais être scellée à cause du danger que cela représente. Je suis tellement désolé...

Voir Émile au bord des larmes lui faisait mal.

(S'il-te-plaît. Pétrifie-moi davantage. Si tu ne le fais pas, je resurgirai. Ne me laisse pas me réveiller...)

De quelle couleur serait ses rêves, maintenant qu'elle avait été changée en pierre ? La voix d'Émile qui l'appelait encore s'évanouit. Halua s'abandonna à un sommeil glacial.


~ NOTE ~

Сказ о каменном цветке
Référence à l'œuvre de Sergueï Prokofiev.


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