La Porte Étroite

Source : Grimoire NieR -Project Gestalt & Replicant System-
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Traduction : Defade / Nashira
Vérification : Bdouine

Des distinctions qui devraient être conservées.
Des limites qui devraient être maintenues.
La mélancolie et les plaintes de ceux qui sont traités tels des parias.

Les éclats de rires de gens de tous âges pouvaient se faire entendre à travers de l'imposant mur de pierre.

- Ça a l'air amusant.

Les yeux levés face au mur, Émile prononça ces mots en faisant bouger ses rangées de dents parfaitement alignées. Silencieusement, Kainé pensa :

(Il radote. C'est déjà la cinquième fois !)

Cette nuit avait lieu un festival dans le village de Nier, organisé par Popola. C'était pour célébrer la collecte des dix milles volumes de la bibliothèque, à moins qu'il ne s'agissait du cent-cinquantième anniversaire du village... personne n'en savait rien. L'essentiel était de trouver un prétexte pour justifier le boucan qui persisterait tout au long de la nuit.

- Je me demande si Nier s'amuse en ce moment ?

La voix d'Émile était tiraillée entre l'espérance de savoir Nier réjoui et le regret de ne pas y prendre part en se joignant à la fête. Kainé ne lui répondit pas. Si elle le faisait, elle risquait d'avoir le même ton que celui d'Émile. Elle se contenta de garder le silence, contemplant les portes closes de l'entrée du village, à travers lesquelles même un insecte ne pourrait passer. Ce sont des portes qu'elle et Émile ne pourraient jamais espérer passer.

~

La nuit dernière, alors que Kainé et Émile dormaient à l'extérieur comme à leur habitude, ces portes s'ouvrirent. La personne qui apparut dans l'ouverture était la bibliothécaire du village, Popola.

- Je veux libérer les villageois de leur vie quotidienne entachée par la peur des Ombres, ne serait-ce que pour une nuit.

Ses yeux baignés de clairvoyance brillants sous l'épaisse frange de ses cheveux, Popola leur avait parlé du programme concernant la prochaine nuit où aura lieu le festival. En mentionnant ''les villageois'', il était évident qu'elle voulait parler de Nier.

(Voilà la raison de sa venue. Elle savait que moi et Émile l'aiderions si c'est pour Nier.)

- Durant le festival, les gens ne se montreront pas aussi alertes que d'ordinaire vis-à-vis des Ombres. J'ai conscience d'aller trop loin en vous demandant une telle requête alors que vous êtes défendus de pénétrer à l'intérieur du village, mais...

- Vous pouvez nous confier la garde des portes. Je ne laisserai passer aucune Ombre.


Kainé l'avait interrompue avant qu'elle n'ait pu achever de prononcer son interminable requête. ''Garder l'entrée de la porte'' n'était qu'une autre formulation à ''N'entrez pas dans le village, même durant le festival''.

(Quelle pétasse !)

Popola ignora promptement le regard que lui donnait Kainé.

- Je compte sur vous dans ce cas, avait-elle dit en les saluant, avant de partir.

À l'aube, Nier était venu les voir avec un air sombre :

- Il y a une sorte de festival cette nuit. Je ne me sens vraiment pas d'humeur à cela.

- Lorsque le festival commencera, tu le seras.


Kainé avait dit ces mots sans y laisser transparaître son affliction, mais Nier gardait le silence, comme s'il n'avait plus d'entrain. Émile ajouta d'une voix enthousiaste :

- Un festival ! N'est-ce pas super ? Tu as besoin de souffler de temps à autre.

- Mais...

- Petit, Émile a raison. Ne comprends-tu pas que pour ton bien, Popola tente de faire en sorte que tu puisses te reposer ? On jurerait que tu es sur le point de t'effondrer à tout moment.


Nier finit par hocher la tête sous les réprimandes de Grimoire Weiss.

- Alors Kainé et Émile devraient également se reposer. Allons au festival ensemble. Je demanderai à Popola si vous pouvez y participer.

La proposition de Nier était véritablement de bonne foi. Néanmoins, à la vue de son visage pâle rehaussé d'un sourire naturel, Kainé serra ses poings si fort, que ses ongles s'enfoncèrent dans sa peau jusqu'au sang.

- Je m'en fous.

Émile s'était avancé, désirant rattraper l'impolitesse de Kainé :

- Hum, hum. Je ne suis pas très à l'aise avec les festivals nocturnes, j'aime me coucher tôt. Nier, Weiss, profitez-en bien, d'accord ?

Malgré le fait que son visage osseux ne pouvait afficher aucune expression, les sentiments d'Émile se lisaient clairement à travers le ton clair et aigu de sa voix. Toutefois, Nier ne l'avait pas remarqué. Hochant la tête, il avait marmonné d'un souffle déçu :

- Je vois.

~

- Ça a l'air amusant.

Émile murmura à nouveau ces mêmes mots entre deux bâillements.

- Ça fait déjà la sixième fois.

- De quoi ?

- Rien. Va dormir. Je monterai la garde.

- Mais...

- Dors. Nier doit lui aussi être allé dormir à cette heure.


Émile croyait toujours ce que lui disait Kainé, d'autant plus qu'il était difficile de la contredire.

- Bonne nuit.

Émile se borda de couvertures afin de se protéger du vent et de la pluie. Presque immédiatement, son souffle ralentit. Sa respiration restait la même que celle d'un enfant humain. Observant la couverture qui se mouvait au rythme de la respiration d'Émile, Kainé décida de commencer quelques étirements. Elle brandit ses deux épées, s'assurant que leur tranchant n'était pas émoussé, et les rangea. Pour Kainé, ces deux gros morceaux de métal exprimaient ses sentiments bien mieux que les mots. Les mains placées sur les manches, elle les empoigna précieusement.

La nuit était bien avancée, mais le chahut derrière les murs de pierre ne s'atténuait aucunement. Au contraire, il semblait redoubler de volume. Une mélodie joyeuse rehaussée d'une voix somptueuse se mit à résonner dans l'air. C'était sans aucun doute la voix de Devola, qui entonnait son chant. Les sifflements et les applaudissements se confondaient et les rires s'élevaient. Le festival battait son plein. Les festivals étaient-ils capables de libérer le cœur des gens à ce point ? Pour Kainé, qui n'avait jamais connu une telle expérience, cela constituait un monde inconnu et brillant.

Mêlées aux acclamations des gens, des odeurs savoureuses se propageaient hors du village. De la viande. L'estomac de Kainé gronda. Comme pour répondre à la plainte de son ventre, les portes s'ouvrirent. Kainé se mit d'abord en garde, mais se détendit en reconnaissant la silhouette qui se découpait dans l'entrebâillement. Nier tenait dans ses mains un énorme bol rempli de viande, accompagné d'un assortiment de légumes et de fruits.

- Merci pour ce que vous faites. Vous n'avez pas faim ? C'est un peu refroidi maintenant, mais je vous ai amené de la viande. Ça semble appétissant, non ?

Nier aperçut d'Émile endormi sur le sol et soupira avec regret :

- J'imagine que j'arrive un peu tard.

Remarquant la viande qui semblait tout bonnement délicieuse, Kainé s'humecta les lèvres. Le festival devait avoir offert un peu de répit et de joie à Nier, suffisamment pour qu'il puisse avoir perdu la notion du temps. Malgré cela, Nier ne les avait pas oubliés et il avait voulu partager sa joie avec eux.

(Merci.)

Ce mot était pourtant simple à prononcer mais Kainé ne put le dire. Elle ouvrit et ferma la bouche à plusieurs reprises, avant de couper court à ce dilemme en s'emparant du bol que Nier tenait. C'était plutôt bien cuisiné, la peau de la viande était dorée et croustillante. Kainé s'empressa d'y mordre à pleine dent. La viande sous la peau était étonnamment tendre, saignante et gorgée de sauce. Kainé mastiquait avec entrain, comme pour transformer les mots qu'elle voulait dire -ces mots qu'elle ne sut pas dire- en une action manifeste. Devant ce comportement, Nier sourit.

- Je ne m'étais pas trompé. Tu avais faim.

- Non. C'est pas ça.


La réponse de Kainé furent couverts par la voix d'une villageoise qui appela Nier :

- Tu étais donc là ! Viens, viens ! Devola est sur le point de se lâcher !

- Hein ? Qu'est-ce qui ne va pas avec Devola ?


Accroupi, Nier se redressa et s'élança en courant pour rejoindre la fête avec la jeune fille.

- Bon, on se revoit demain. Bonne nuit.

Avec un signe de la main, Nier repassa les portes avec la villageoise. Kainé se contenta de le regarder s'en aller, silencieuse. Les portes étaient fermées à nouveau. Les mets dans leur bol semblaient avoir soudainement perdu leurs couleurs.

- Victime de discrimination. Je compatis.

Cette voix avait émergé dans sa tête, tel un éclair. Kainé prit sa tête entre ses mains, chancelante. À cet instant, elle sentit la présence d'une Ombre tapis dans l'herbe. Vivement, Kainé s'empara de ses armes.

- Oh, comme ça, tu aspires à nous tuer à vue, nous les Ombres ?

- Nous ?


Kainé écarquillait les yeux. Cette voix qui avait résonné dans sa tête était celle d'une Ombre ? Les Ombres cherchaient à lui parler ? Impossible ! Elle était sur le point d'en éclater de rire. Cependant, le côté gauche de son corps n'était pas enclin à autant d'indulgence. Il était bouillonnant, son bras gauche palpitait et gonflait sous l'afflux des particules noires qui y circulaient.

- Les Ombres résonnent entre elles.

Comme cette voix dans sa tête l'avait dit, le corps et le cœur de Kainé étaient contaminés par une Ombre. Il ne lui restait probablement plus beaucoup de temps avant qu'elle ne devienne entièrement une Ombre. Soudainement, les ténèbres engloutirent son champ de vision. Elle devait pourtant être en mesure de voir mais ce n'était plus le cas. Ses yeux rejetaient les couleurs.

(C'est donc ça le désespoir.)

Kainé se mordit la lèvre et essaya de se maintenir debout en s'appuyant sur ses deux épées. L'Ombre parla :

- 'Devenir entièrement une Ombre ?' Hé, ne serais-tu pas en train de te méprendre ? À la base, tu es...

- Ta gueule ! Ne regarde pas dans mon cœur ! Crève, putain d'enfoiré !


Utilisant toutes ses forces, elle planta ses épées dans l'herbe. Son envie meurtrière envers cette Ombre était l'unique chose qui guidait ses gestes. Les Ombres étaient les responsables de la mort de sa grand-mère. Des tueuses, des tueuses, des tueuses... Les yeux de Kainé étaient injectés de sang, son corps entièrement horripilé. Transcendée par une soif de sang, elle se lécha les lèvres. Surgissant de l'herbe où elle s'était tapie, l'Ombre avait l'aspect d'un mirage obscur. Immédiatement, Kainé se rua sur elle en agitant ses épées. La force qu'elle plaçait dans ses coups était si intense que ses phalanges menaçaient de se disloquer. La voix de l'Ombre continuait de se faire entendre, provenant de la même direction :

- Arrête. Hé, arrête-toi, s'il-te-plaît.

- Es-tu satisfaite ? Si tu tues des Ombres, ta grand-mère sera folle de joie. Nier sera heureux. C'est donc là ce que tu penses ? Même en nous massacrant, nous les Ombres, cela ne changera rien quant à la discrimination qui pèse sur toi. Tu ne seras toujours pas autorisée à te joindre au festival. C'est ainsi que fonctionne le monde. Je sais. Je comprends. Car je suis...


La phrase de l'Ombre fut coupée net. L'épée de Kainé avait atteint l'Ombre à la base de la tête. Malgré leurs ressemblances aux ombres naturelles, la sensation de pourfendre une Ombre était brutale. C'était comme trancher dans de la viande et des os. D'habitude, Kainé pourfendait une Ombre de part en part en un seul coup d'épée, mais cette fois, sa lame s'était immobilisée à mi-parcours. Les derniers hurlements de l'Ombre résonnèrent en écho à l'intérieur de sa tête. Arrosée par le sang de l'Ombre, Kainé grimaça.

- Tu... es en train... d'hésiter, c'est bien ça ?

Même arrivé aux derniers instants de son existence, l'Ombre essayait encore de dialoguer.

- Tu... commences à... comprendre, n'est-ce pas ? Nous, les Ombres, sommes les véritables...

Sa voix était déclinante, couverte par sa respiration râpeuse au timbre macabre. Malgré cela, Kainé pouvait encore l'entendre. C'était quelque chose qu'elle aurait préféré ignorer. La vérité s'abattit sur elle telle une masse.

- C'est un mensonge.

Bien que rageuse, Kainé savait que les paroles de l'Ombre n'étaient pas un mensonge. Elle l'avait compris au plus profond de son cœur. L'Ombre se redressa devant Kainé, qui était tombée à genoux. Trainant son corps déjeté, elle tentait de s'échapper afin de survivre. À cet instant, Kainé entendit le son d'une explosion. Elle leva les yeux au ciel, vers la source de cette détonation. Des feux d'artifice embrasaient les cieux. Cela faisait vraisemblablement partie des festivités organisées par Popola. Les explosions dispersaient des trainées d'étincelles crépitantes, dont les couleurs touchèrent Kainé au cœur. Les yeux fermés, elle revit l'image de la dépouille de sa grand-mère après avoir été partiellement dévorée par l'Ombre géante. Dans sa vision apparut soudain la silhouette endormie d'Émile. Dans son cœur, elle ressentit la même volonté que celle de Nier.

(Mort à toutes les Ombres !)

- Espèce de putains de salopards ! Je vous pardonnerai pas ! Je vous pardonnerai jamais !

Kainé se releva, coléreuse, le corps galvanisé par une force et une chaleur renouvelées.

- Je... vois. C'est bien dommage. J'ai cru... que toi d'entre tous... qui est devenue quelque chose que tu ne désirais pas... comprendrais la souffrance de la discrimination.

- Ta gueule ! Ta gueule ! Ta gueule !


Kainé criait. Pliant les genoux, elle s'élança sur l'Ombre fuyante. Après avoir brandie ses épées au-dessus de sa tête, elle les abattit violemment. Bien que l'Ombre ne bougeait plus, Kainé continua à lacérer son corps. Elle craignait que la voix dans sa tête ne ressurgisse si jamais elle s'arrêtait. Hurlante, elle tranchait, aveuglée par la rage.

(Depuis combien de temps je fais ça ?)

Elle entendit finalement une voix à son oreille :

- Arrête. Je t'en prie, arrête, Kainé. C'est bon. Elle est déjà morte.

Hors de sa transe, Kainé réalisa qu'Émile la tirait en arrière.

- Je vois. Elle est morte.

Elle essuya ses lames cruentées de sang et de muqueuses dans l'herbe, avant de les rengainer. Ses mains étaient engourdies et ensanglantées -surement avait-elle serré les manches de ses épées pendant trop longtemps.

- Qu'est-ce qui ne va pas ? Qu'est-ce qui s'est passé lorsque je dormais ?

Émile demandait des réponses alors qu'il enroulait des bandages autour des mains de Kainé. Cette dernière secoua la tête.

- Rien.

De nouveaux feux d'artifices furent lancés depuis le village. Kainé et Émile contemplèrent le ciel.

- C'est si joli.

Les lumières se reflétaient sur la surface du crâne d'Émile, l'illuminant de couleurs. Il souriait avant de soupirer.

- Les feux d'artifices, c'est génial. Même si nous sommes en dehors du village, nous pouvons quand même en profiter.

Kainé se renferma dans un silence et fixa les lourdes portes. L'intérieur et l'extérieur du village, la frontière entre les deux lui paraissait tellement dérisoire à présent. Cette soirée avait été une étape importante pour Kainé, qu'elle en soit consciente ou non. Les voix des villageois s'étaient évanouies. Nier était loin. Même Émile, qui était pourtant juste à côté d'elle, était si loin. L'ignorance est une bénédiction. Kainé se mordit les lèvres. Jamais elle ne révèlera cette vérité à personne, peu importe les enjeux. Elle plaça ce secret de l'autre côté de la porte de son cœur, scellée solidement. Se tournant vers Émile, elle demanda :

- C'est enfin l'aube ?


~ NOTE ~

La Porte Étroite
Référence à l'œuvre d'André Gide.


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