Le Sabbat des Sorcières

Source : Grimoire NieR -Project Gestalt & Replicant System-
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Traduction : Khoda / Nashira
Vérification : Bdouine

Peur et angoisse, issues des vestiges du démon possédé.
Éloge et adoration, la volonté de dépasser la dualité.

La première fois que j'entendis parler d'elle, ce fut lors de mon arrivée dans un village, tandis que s'achevait mon pèlerinage. Ce lieu, privé de la lumière du soleil à cause d'un perpétuel rideau de brouillard blanc, était la proie régulière des Ombres. Les habitants vivaient à l'intérieur de maisons fortifiées par divers blindages. L'agencement de ce village me faisait songer à un immense nid d'araignée, dont les maisons étaient les œufs.

Comme j'avais coutume de le faire en arrivant dans un village, je rassemblai les jeunes gens afin de leur délivrer un serment de tolérance et de paix. Alors que je faisais éloge de leur bravoure à se confronter chaque jour à la menace des Ombres, l'un des jeunes se releva, l'air hargneux.

- Vous ne comprenez absolument rien. Écoutez, ce ne sont pas les Ombres qui nous effraient. On a un monstre bien pire qui rôde par ici... cette maudite femme, possédée par une Ombre.

Aussitôt ces mots sortirent-ils de la bouche de ce jeune homme, que tous les autres réunis ici se mirent à soupirer, avant de sombrer dans un silence oppressant. Me voyant troublée par sa déclaration, le jeune homme, nommé Dimo, eut un rire sarcastique, la voix chargée de dérision :

- Vous pensez pouvoir prêcher vos valeurs de tolérance devant quelqu'un comme ça ? Hein, ma p'tite dame-de-bonne-foi ?

J'avais l'habitude de subir le regard méprisant des gens, car j'étais à la fois intelligente et belle. Je réalisais qu'aux oreilles de ces gens qui vivaient au jour le jour, dépourvus d'éducation, mes sages paroles étaient vaines. Tout au long de mon périple, j'ai connu les sarcasmes et les dérisions de nombreux gens. Mais puisque je suis consciente de leur ignorance, je suis capable de leur pardonner. Dans ces cas-là, je me contente généralement de sourire. Je n'éprouve aucune haine ni aucune peur, jamais. Je continue toujours de vouloir aider ces gens, qui contrairement à moi, sont désœuvrés, comme l'était ce Dimo.

- J'ai entendu dire que le contact d'une Ombre sur la peau procure une douleur pire que la mort. Je n'ai jamais rencontré personne possédée par une Ombre, mais si quelqu'un de semblable existe, il doit souffrir de manière inimaginable. Je peux difficilement comprendre comment vous pouvez la traiter avec un tel dédain.

À l'issue de mes dires, je fus dévisagée par une douzaine de regards hagards. Ayant appris le préjudice que subissait cette personne, j'allai de porte en porte en quête d'informations à son sujet. Certains villageois refusèrent de parler d'elle, comme s'ils craignaient de s'attirer le mauvais œil, mais la plupart des gens étaient enclins à m'en parler. En mal, évidemment.

Apparemment, elle devint possédée le jour où elle perdit le dernier membre de sa famille, sa grand-mère. Consumée par la douleur et la solitude, il paraîtrait qu'elle se serait liée avec une Ombre qui prit possession de la moitié de son corps, devenu inhumain. Elle massacrait désormais les Ombres aussi bien que les gens, avant de dévorer leur cadavre. Les jours où elle n'était pas occupée à dévorer, elle les passait à tenter les hommes... autant d'atroces rumeurs infondées me firent ressentir de la pitié pour elle. Mon désir de la protéger de cette discrimination était sincère.

Lorsque je leur dis que je désirai parler avec elle, les villageois me jaugèrent avec suspicion. Ne me décourageant pas pour autant, je finis par convaincre Dimo de me mener à l'endroit où elle vit en échange de quelques pièces.

- Payer en bon argent pour pouvoir aller mater une moitié d'Ombre... vous êtes du genre pieuse, pas vrai ? Ça ne serait pas mieux de juste aller à une foire aux monstres ?

Ne me laissant pas atteindre par ses mots, je gardai la tête haute. Très bientôt j'allai avoir l'opportunité de délivrer cette pauvre âme en peine de sa misère.

Au fur et à mesure que nous nous éloignions, le brouillard nous faisait perdre de vue le village, jusqu'à ce que nous aboutissions dans une enclave à ciel ouvert. Ici se trouvait une petite maison bardée de blindage, semblable à celles qui se trouvaient au village, sauf que celle-ci était sévèrement endommagée. Les murs étaient cramoisis de rouille, si bien rongés qu'ils étaient percés d'énormes trous.

- On y est, dit Dimo.

Je doutais toutefois que quelqu'un puisse vivre dans un endroit pareil. Je m'approchai de la maison tout en m'annonçant, sans obtenir aucune réponse. Visiblement, personne n'était là. Jetant un coup d'œil à l'intérieur, mon regard fut attiré par une charmante couronne de fleurs ainsi que par ce qui ressemblait à un dessin accroché au mur, très bariolé, comme fait par la main d'un enfant. Me sentant profondément rassurée, je me tournai vers Dimo, confiante :

- Regarde-là. Son cœur est suffisamment humain pour pouvoir reconnaitre la beauté. Je n'ai aucun doute là-dessus, elle est aussi humaine que toi et moi.

Au même instant, de nombreux bruits de pas retentirent. L'atmosphère s'alourdissait et je vis le visage de Dimo pâlir alors qu'une odeur rance nous emplissait les narines.

- Merde ! C'est sûrement des Ombres qui...

Avant qu'il ne puisse terminer sa phrase, une marée de sang jaillit du flanc de Dimo et vint m'arroser telle une pluie. Une Ombre bondit hors des fourrés, le corps luisant de ce qui ressemblait à des cercles dorés. Engourdie par le sang, je ne fus même pas en mesure de pousser un cri d'effroi devant cette épouvantable vision. Trois, puis quatre autres Ombres m'encerclèrent, se rapprochant progressivement. Leurs pas crissaient sous l'herbe humide. J'étouffai car le brouillard devenait dense, portant une odeur de putréfaction.

Seront-ce les Ombres qui me tueront, ou bien suffoquerai-je d'abord ? Tandis que cette question apparaissait au plus profond de ma conscience vacillante, je vis quelque chose luire du coin de l'œil. Le vent hurla en rafale, succédé par le son répété de la viande qu'on tranche.

Tout se passa en moins d'une seconde. Avant que je ne puisse cligner des yeux, les Ombres, hurlantes, furent découpées en morceaux. Je me frottai les yeux et j'aperçus une femme se dresser face à nous, armée de deux grandes épées qu'elle tenait dans chaque main. Elle était vêtue d'une tenue découverte, exposant ses formes harmonieuses à la nature. Elle affichait un large sourire.

- Alors ça vous a plu, putain de bande d'enfoirés ?! J'vous trancherais, aussi fin qu'un tas d'merde qu'on aurait gerbé !

Je n'arrivai pas à croire que ces mots étaient sortis de sa bouche. Ses yeux perçants étaient telles deux braises incandescentes, et ses vêtements détrempés de sang luisaient, collés à sa peau. Était-ce... était-ce la pauvre âme qui avait été possédée par une Ombre ?

Oubliant totalement la peur que j'avais ressentie auparavant, je restais là, bouche bée, fixant cette femme qui n'avait absolument rien à voir avec l'idée que je m'étais faite d'elle. Après que ses mots ne soient devenus réalité et que la dernière Ombre poussa son ultime cri, je réalisai que Dimo agonisait.

- Est-ce que ça va ? Demandai-je en me penchant sur lui.

- T'as bien vu ça, non ? Haleta-t-il. Elle est tout aussi mauvaise que ces monstres ! Elle tue les Ombres alors qu'elle en est une elle-même... et elle y prend plaisir ! Elle adore ça ! Aucun doute qu'un jour, bientôt, elle tuera un être humain ! Retiens bien ce que je viens de dire et fiche-le-camp d'ici !

Comprimant sa blessure, Dimo prit ses jambes à son cou.

- Attend ! Ne vient-elle pas de nous sauver ? Elle a tué ces Ombres pour nous protéger ! Et malgré cela, tu continues de la haïr ? C'est une bonne personne... pourquoi ne pas le reconnaitre ?

Dimo me jeta un regard ahuri. Le sarcasme et la méchanceté avaient quitté ses yeux pour laisser place à un vide sans fond. Plissant les yeux, il rétorqua d'une voix rauque :

- Cette chose n'est pas humaine. N'arrives-tu pas à comprendre ça, la sainte-nitouche ? Je n'ai pas à me justifier ; c'est normal de haïr un monstre !

Dimo s'enfuit sans plus attendre. En dépit de sa blessure, il parvenait à courir rapidement. Désormais seule, je me tins déterminée et m'approchai de la femme. Elle devait avoir entendu ma conversation avec Dimo mais elle demeurait silencieuse.

- Êtes-vous blessée ? Demandai-je.

Elle garda le silence. Elle ne me regardait même pas. Je vis un filet de sang ruisseler le long de sa cuisse. Je retirai mon écharpe afin de l'utiliser comme bandage. Elle était maculée du sang de Dimo, mais cela restait toujours mieux que rien.

- Permettez-moi d'appliquer un bandage autour de cela.

Je m'attendais à ce qu'elle me repousse, mais elle se contenta de rester immobile. Prenant cela comme un signe d'acceptation, je me dépêchai de nouer mon écharpe autour de sa plaie. Je remarquai qu'à chaque fois que mes doigts frôlaient sa jambe, elle était prise d'un soubresaut, une réaction tellement humaine... tellement féminine... Je ne pouvais m'empêcher de sourire.

- Pourrais-je discuter avec vous pendant un moment ? J'aimerais devenir votre amie.

C'est ainsi que je la suivis à l'intérieur de sa maison. Réalisant ma propre insistance, je remarquai qu'elle n'était manifestement pas à l'aise avec ce qui se rapportait aux relations sociales, aussi je décidai de me montrer un peu plus familière. M'asseyant avec hésitation sur le plancher humide à-demi vermoulu, je commençai à parler de tolérance et de bienveillance, comme je le faisais en arrivant dans chaque village. Cette fois-ci pourtant, consciente de sa détresse en tant que victime, mes serments se firent plus passionnés qu'à l'ordinaire.

Avant de m'en rendre compte, la nuit était déjà tombée. En la regardant, je vis que la femme s'était endormie. Attaquée par des Ombres et forcée à devoir dormir dans ce taudis... oh, cette pauvre, courageuse femme ! La plaie à sa cuisse s'était-elle refermée ? Je me posai cette question en sentant mes propres paupières devenir lourdes.

Je ne sais pas combien de temps j'ai dormi, mais je fus réveillée par la morsure du vent nocturne sur ma peau. L'extérieur était silencieux et sombre, le soleil ne s'était pas encore levé. Regardant près de moi, je réalisai que la femme ne se trouvait plus là. Je vis une trainée de gouttes de sang tâcher le sol en direction de la porte.

Alarmée, je me précipitai à l'extérieur. Avançant au cœur du brouillard obscur, je sentis bientôt la présence de quelqu'un non loin des buissons. Je pris mon souffle pour l'appeler, réalisant ensuite que je ne lui avais même pas demandé son nom. Dans le silence de la nuit, j'entendis soudain des halètements râpeux. Aucun doute, il s'agissait de sa voix.

- Ugh... hah... ah... ah, ah, ah... Haaaah...

Sa blessure s'était-elle rouverte ? S'était-elle mise à l'écart pour supporter seule sa douleur ? Envieuse de savoir, j'avançai davantage.

- Est-ce que vous allez bien ? Je peux refaire votre bandage...

La brume s'éclaircit suffisamment pour que je puisse voir sa silhouette. Je sursautai. Elle était réellement possédée.

La moitié gauche de son corps était un remous de ténèbres fantomatiques dans lesquelles circulaient d'étranges particules. C'était comme si une autre créature, dotée de sa propre conscience, s'était amalgamée à elle.

Elle avait remarqué ma présence. Souriante, je m'efforçai de masquer mon étonnement tout en répétant dans mon esprit "Les Hommes sont tous frères" comme s'il s'agissait d'un mantra. Ses yeux étaient baissés. Regardant vers où se tournait son regard, je fus amenée à voir ce qu'elle tenait dans sa main gauche démoniaque. A l'instant où je compris de quoi il s'agissait, j'étais révulsée. Ce qu'elle tenait dans sa main, c'était... une verge turgescente... et c'était la sienne. Je pouvais très clairement voir cet organe, recouvert de nombreuses veines palpitantes. Elle n'était pas uniquement possédée. Elle appartenait aux deux sexes !

- Les nuits après avoir tué des Ombres... C'est plus fort que moi...

Elle avait dit cela en relevant la tête, me faisant face dans le brouillard. Ses yeux étaient plissés, ses lèvres entrouvertes, comme une fine coupure sur son visage. Tout en gardant les prunelles rivées sur moi, sa main gauche se mit à accélérer son mouvement de va-et-vient. Sa respiration devint plus saccadée, et ses yeux s'embrouillèrent. Je savais bien ce qui allait se passer.

- Arrête !

Je criais tout en détournant mon regard au moment de l'extase.

- Ne t'approche pas de moi, espèce de... espèce de monstre !

Alors que je m'enfuyais au loin, j'avais l'impression que sa voix perçante me poursuivait. C'était une plainte ambigüe, quelque part entre les frontières du rire et des pleurs.

Peur. J'ai peur. Dégoûtant. Révoltant. Haïssable. Je te hais. Dégoûtant. Révoltant. Je ne peux comprendre. Je ne veux pas comprendre. Dégoûtant. J'ai peur.

Du plus profond de mon cœur surgirent d'ignobles sentiments que je ne soupçonnais pas. Je me rendais compte que moi aussi, j'étais en train de pleurer à chaudes larmes. Barbouillée, je vomis le contenu de mon estomac.

Voici l'histoire que j'ai vécue avec cette femme. Pendant l'unique nuit que j'ai passée avec elle, quelque chose en moi s'était brisée. D'abominables et détestables sentiments incontrôlables continuent encore d'affluer en moi.

Je la hais pour m'avoir fait cela. Je la méprise. Je la crains. Elle est dégoûtante. Détestable. Effrayante. Effroyable.

Oh, mais je vous en conjure, ne vous méprenez pas à mon sujet. Je n'ai aucune raison d'être jugée ; elle n'est pas humaine. Personne ayant un corps aussi hideux et effroyable ne pourrait être humain. C'est naturel de haïr un monstre, de vouloir sa mort. N'est-ce pas vrai ? Pourriez-vous vraiment soutenir le contraire ?

Je n'ai pas tort... n'est-ce pas ? N'est-ce pas ? N'est-ce pas ? Je ne suis pas cruelle. Ce n'est pas moi qui suis mauvaise. Je suis une personne parfaitement intègre. Ne le suis-je pas ? Ne le suis-je pas ? Je n'ai pas tort.
N'est-ce pas ? N'est-ce pas ?


~ NOTE ~

Witches’s Sabbat
Référence à l'œuvre de Paula Allardyce.


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