Le Jardin de lumière

Source : Drag-on Dragoon World Inside
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Traduction : Khoda, Nashira
Vérification : Bdouine

(À quand remonte la dernière fois où j'ai rêvé ? Depuis quand mon sommeil s'est vu dépossédé du moindre rêve ? Dormir ne se résumait plus qu'à fermer les yeux pour attendre de sombrer dans les profondeurs abyssales et obscures.)

Eris se retourna pour échapper à la lumière de l'aube qui venait éclairer son visage. Elle avait sciemment placé son lit à l'endroit de la pièce où le soleil frappait le matin, par crainte de ne pouvoir se réveiller autrement. La fatigue de son corps n'était pas de celle qu'une simple nuit de sommeil pouvait effacer.

Soupirant, elle se concentra et entreprit de se lever. Son corps était raide chaque matin et il craquait au moindre de ses mouvements. C'était le cas de son dos. Evinçant son envie de se laisser à nouveau choir dans son lit, Eris posa ses pieds sur le sol. Doucement mais surement, elle s'adonna à ses habitudes matinales : brosser ses cheveux, enfiler ses vêtements. Malheureusement, ces simples choses l'essoufflaient déjà.

(Il n'y a rien que je puisse faire... après tout, ce corps n'est plus le mien désormais.)

Eris était la Déesse, porteuse du sceau qui empêchait le monde de revenir au chaos originel. En d'autres termes, elle était le pilier qui supportait le monde tel que l'humanité le concevait. En tant que telle, depuis l'instant où elle endossa ce rôle, Eris pensait que son corps et sa vie ne lui appartenaient plus... bien malgré la douleur qu'apportait le sceau.

Enfin sur ses jambes, elle marcha en longeant les murs. Chacun de ses pas était lourd. Cela lui rappelait le temps où elle s'entrainait au sein de l'Ordre des Sceaux sous le commandement du général Oror, un entrainement qui consistait à traverser une rivière tout en étant bardée d'une lourde armure. Elle ne devait pas avoir plus de douze ans. Elle et Nowe n'étaient encore que des écuyers. À cette époque, Nowe avait appris le langage des humains pour pouvoir communiquer convenablement, même s'il faisait encore des erreurs. Eris prenait toujours soin de le corriger. Tout cela semblait si nostalgique à présent... Pendant un moment, ses souvenirs chaleureux lui firent oublier la douleur qui pesait sur sa poitrine, mais comme pour la rappeler à la réalité, la douleur la regagna, toute aussi intense. S'arrêtant en chemin, la main appuyée contre le mur, Eris lutta afin de se maintenir debout alors que son corps menaçait de s'effondrer.

Le sceau se manifestait sous la forme d'une marque sur le corps de la Déesse, l'accablant de douleurs perpétuelles. Toutefois, cette souffrance engendrée par le sceau était inconstante. Affluant et refluant, la Déesse était parfois livrée à une douleur proche du seuil de l'agonie, comme c'était le cas actuellement. Eris avait appris à gérer la douleur grâce à son service passé dans l'Ordre des Sceaux depuis l'âge de neuf ans, faisant d'elle une guerrière. Par le passé, nombreuses avaient été les fois où elle avait dû ignorer la douleur d'une blessure afin de continuer à brandir sa lance pour combattre des monstres ou réprimer une mutinerie. Même si la douleur du sceau était différente de celle causée par une blessure, les méthodes pour y faire face étaient les mêmes. La peur et la panique empiraient les choses. Il était primordial de ne jamais succomber à la panique et de se concentrer à réguler sa respiration. Cela ne permettait pas d'éradiquer la douleur, mais cela aidait à l'endurer.

Lorsque ses tremblements s'estompèrent et qu'elle fut à nouveau capable de marcher, Eris reprit sa marche. Si elle arrivait trop tard à la salle à manger, ce ne serait pas respectueux envers ceux qui préparent la nourriture. À l'origine, les servants désiraient lui apporter ses repas dans sa chambre, mais Eris ne voulait pas d'une telle chose. Si elle n'essayait pas de marcher, son corps s'affaiblirait et la douleur du sceau n'en serait que plus grande. Si elle ne dépensait pas un minimum d'énergie, elle perdrait entièrement son appétit, qui était déjà si faible. Marcher et manger trois repas par jour... c'étaient les tâches les plus importantes qu'Eris se devait d'accomplir. Elle savait que si elle négligeait ce rythme, la mort l'attendait.

(Non. Je ne mourrais pas.)

La tête haute, Eris continua de poser un pied devant l'autre. Sa longue journée n'avait fait que commencer...

L'évêque Seere vint la visiter un peu plus tard. Puisqu'il était strictement défendu à une Déesse d'interagir avec le reste du monde, il incombait à l'évêque de s'assurer à ce qu'elle ne manque de rien. Du moins, cela était l'ancien commandement, car depuis la formation de l'Ordre des Sceaux, l'évêque avait de nouvelles responsabilités. Ainsi, Eris disposait de quelques domestiques. Toujours est-il que ces gens devaient limiter leurs interactions avec la Déesse aux premières nécessités. L'évêque portait encore le rôle de confident. La Déesse pouvait parler qu'à cette personne afin de l'aider à gérer son sentiment d'isolement.

- Bonjour, Eris.

Le corps de Seere, l'évêque-enfant, n'avait pas changé depuis les neuf dernières années. Pour autant, il était âgé de six ans de plus qu'Eris.

- Comment te sens-tu aujourd'hui ? demanda-t-il.

- Très bien, je suis ravie de votre visite, répondit Eris.

- Tu n'es pas fatiguée ? Tu peux te tenir debout sans trop de difficulté ?

Eris sourira. Les questions de Seere lui faisaient penser à un petit garçon inquiet pour sa mère. Bien que son apparence éternelle d'enfant devait surement représenter une certaine frustration pour l'évêque, cela mettait à l'aise Eris.

- Oui. À vrai dire, je pensais faire une petite promenade dès que j'aurais terminé de lire ces prières.

- Eris... tu es incroyable.

- Vraiment ?

- Vraiment ! Tu marches toujours en tenant une posture fière et droite. Personne ne suspecterait ta douleur en te voyant ainsi. Cela me rappelle... lorsque tu avais encaissé cette grave blessure comme si de rien n'était.


Seere évoquait la fois où Eris avait été grièvement blessée par l'ancien chef des Chevaliers, le général Gismor. Ce traitre avait utilisé le corps d'Eris tel un bouclier pour parer l'épée de Nowe. Une décennie s'était quasiment écoulée depuis, mais Eris se rappelait encore parfaitement l'expression d'effroi qui avait dévasté le visage de Nowe à cet instant. Seere voyait ce souvenir comme l'exemple parfait pour illustrer la force et la ténacité d'Eris.

- Monseigneur, c'est grâce à vos sortilèges de soin que j'ai pu m'en sortir.

- Je ne le vois pas ainsi. Ta blessure était très profonde, suffisamment pour que mes sorts ne soient inefficaces. Ta détermination et ta vitalité étaient si exceptionnelles que j'étais parvenu à te sauver.

- Oui, enfin bon... disons qu'il en aurait fallu plus pour me tuer !


Eris répondit avec le ton leger. Qu'elle puisse encore plaisanter signifiait beaucoup pour elle.

- Peut-être que ces mots vont te sembler maladroits... mais je suis heureux que ce soit toi qui soit devenue la Déesse. Personne d'autre ne pouvait supporter son poids aussi bien que toi, surtout qu'il est aujourd'hui bien plus lourd qu'il ne l'était pour les Déesses précédentes...

Il fut un temps où les trois sceaux terrestres servaient à soutenir le fardeau de la Déesse. Toutefois, ils avaient tous été détruits par l'Empire, contraignant la Déesse à devenir l'unique porteuse de l'ordre du monde. La gravité d'un tel devoir avait longtemps affectée Eris, c'est pourquoi elle avait commencé à s'entrainer, dans le cas où elle devrait endosser cette responsabilité.

- Que dirais-tu d'une promenade dans le jardin ? Le temps est agréable aujourd'hui.

(Dans le jardin ? Oh... c'est vrai. Aujourd'hui, nous sommes...)

- L'idée me parait charmante.

Fermant son livre de prières, Eris se leva.

Neuf années s'étaient écoulées depuis que le monde fut sauvé de la destruction. Le principe des clés, alimentées par le sacrifice de martyrs, avait été démantelé et l'Ordre des Sceaux avait été rebâti. Même le bastion de la Déesse avait été reconstruit et désormais ce lieu était bondé de gens. Les arbres du jardin intérieur, qui n'étaient encore que des pousses au moment où ils avaient été plantés, déployaient aujourd'hui leurs branches au-dessus de la tête d'Eris. Le parterre soigneusement entretenu était parsemé d'une multitude de différentes variétés de fleur, où les papillons virevoltaient par myriade. Cette vision était si magnifique que personne ne pouvait songer que cet endroit fut celui où deux vies disparurent dans un feu ardent.

- Eris, veux-tu te reposer ?

Pour son corps douloureux, cette promenade dans le jardin était difficile. Remarquant son souffle court, Seere était sans doute inquiet, d'où sa question.

- Oui... juste un instant.

- Je vais mander à quelqu'un de t'apporter une chaise.

- Ça ne sera pas nécessaire.


Elle hocha la tête en souriant, avant de s'asseoir sur le sol à l'ombre d'un arbre. Les rayons du soleil en ce début d'après-midi perçant le feuillage étaient chaleureux et agréables.

- Cela me rappelle mes jours au sein de l'Ordre...

- En y repensant, Nowe et toi, vous vous entrainiez toujours dans le jardin.

- Oui. Nous nous exercions jusqu'à en perdre haleine. Et quand nous étions à bout de souffle, nous nous reposions dans l'herbe avant de reprendre.


Beaucoup de choses avaient changées depuis : elle était dans un lieu différent, avec d'autres personnes... mais l'éclat des rayons du soleil, le bruissement du vent dans les feuilles, l'odeur de l'herbe... ces choses restaient les mêmes.

- Cela fait neuf ans... depuis la mort du Dragon Rouge dans ce jardin.

Bien qu'appartenant à la race des dragons, le Dragon Rouge avait passé un pacte avec un humain et s'était même sacrifié pour l'humanité toute entière. Ce sacrifice aurait dû être celui d'Eris, mais à l'époque elle n'était encore qu'un nouveau-né. Le fardeau du sceau l'aurait tuée immédiatement. Ainsi, l'évêque Verdelet avait accepté l'offre du Dragon Rouge et fit d'elle une Déesse.

La manière exacte par laquelle les Déesses étaient choisies et marquées par le symbole du sceau était embrumée de mystères. Parmi les femmes concernées, il y avait celles qui n'eurent pas le choix devant la fatalité, mais aussi celles qui s'offrirent de bon cœur. Furiae, la dernière Déesse humaine, perdit la vie en raison de l'Empire. S'il en avait été autrement, elle aurait pu vivre suffisamment longtemps pour qu'Eris puisse être lui succéder. Peut-être qu'alors, Verdelet aurait refusé l'offre du dragon et la tragédie de la Déesse inhumaine n'aurait pas eu lieu. Cet homme était assez rusé pour envisager les risques encourus...

Pour cette raison, Eris était déterminée à vivre assez longtemps pour que la prochaine Déesse soit une adulte et non une enfant. Vu l'incompréhension que suscitait le processus de sélection des Déesses, Eris n'était pas certaine que son dévouement puisse porter ses fruits...

- C'était également neuf ans après le sacrement du Dragon Rouge que tu as intégré l'Ordre des Sceaux, dît Seere.

Elle constata que cette remarque était vraie. Eris n'avait que neuf ans lorsqu'elle dut quitter sa maison, se séparant de ses parents et perdant son rang de noblesse.

- Je me souviens t'avoir aperçue dans le hall ce jour-là.

- Oh ?


Eris ne s'en rappelait pas. Elle ne se souvenait de rien à propos de ce jour, sauf le visage de sa mère et l'interminable couloir sombre dans lequel elle avait été laissée.

- Tu ne m'avais pas remarqué. Tu étais trop occupée à jeter des regards furieux aux soldats qui t'escortaient tout en te mordant la lèvre.

- Quelle grossièreté de ma part...

- Pas du tout. J'avais été mis au fait des circonstances par l'évêque Verdelet, alors je pouvais très bien comprendre. J'étais frappé par l'étonnante maturité que tu possédais déjà à seulement neuf ans. À l'époque où j'ai passé mon pacte avec Golem, j'étais tellement ignorant.


Eris avait entendu dire que Seere avait passé un pacte alors qu'il n'avait que six ans, suite au décès de sa mère.

- Oui, mais il y a tout de même une différence entre avoir six et neuf ans...

- Toutefois, ma sœur Manah avait toujours été plus mature que moi, et pourtant nous sommes jumeaux.


À l'évocation de ce nom, Eris sentit sa poitrine tenaillée par une douloureuse sensation.

- Ah, oui, votre... sœur. Est-ce qu'elle va bien ?

Eris dut lutter pour conserver sa voix habituelle. Par chance, Seere ne le décela pas.

- Oui ! Après tout ce qui c'était passé, elle avait décidé de partir en voyage... mais cela fait maintenant trois ans qu'elle s'est installée.

Les battements du cœur d'Eris se firent irréguliers. Elle n'était pas sûre de vouloir en entendre davantage.

- Elle dirige un orphelinat maintenant.

- Pardon...?

- Elle m'écrit des lettres de temps à autre.


Il mentionna ensuite qu'elle vivait dans une ville située dans un autre pays.

- Est-ce qu'elle prévoit de revenir un jour...?

- Je lui avais demandé auparavant et elle m'a répondu qu'elle ne pouvait pas se résoudre à laisser ses enfants derrière elle.


Il eut un petit ricanement sous l'impulsion d'un souvenir :

- Tout ce dont parle Manah dans ses lettres, ce sont ces enfants ! Celui-là dit ceci, celui-ci dit cela... cet enfant m'inquiète, celui-là requiert plus d'attention que les autres. et ainsi de suite. C'est comme si elle était leur véritable mère ! Je n'aurais jamais imaginé que Manah puisse être autant nourricière.

Eris avait également entendu dire que Manah avait été maltraitée par sa mère, à l'inverse de Seere qui était choyé dans l'amour et l'attention. Certainement se reconnait-elle au travers de ces enfants sans parents, désirant tout faire pour leur apporter l'amour qu'elle aurait tant voulu recevoir dans son enfance. Eris avait ressenti la même chose envers Nowe. Ils avaient beau être jeunes, elle veillait sur lui. Elle espérait que sa propre mère soit là afin d'en faire de même pour elle. Voir Nowe heureux l'émerveillait en retour.

- Au début, je m'étais demandé si la laisser entreprendre ce voyage était une bonne chose, mais aujourd'hui, je suis content de la savoir heureuse.

- C'est... bon à entendre.


Si Manah vivait dans un autre pays... cela signifiait que Nowe n'était pas avec elle. Bien entendu, il pourrait lui rendre visite, mais Eris avait appris qu'il était si occupé depuis qu'il était devenu le chef de l'Ordre des Sceaux qu'il n'avait plus de temps pour lui-même. Sans compter qu'il avait perdu les ailes qui auraient pu l'emmener rapidement jusqu'à elle.

(Regardez-moi. Soulagée par le fait qu'ils soient séparés l'un de l'autre.)

- Eris, puis-je te poser une question personnelle ? demanda Seere.

- Pou-Pourquoi ? Oui. De quoi s'agit-il ? Balbutia-t-elle.

Pendant un moment, elle envisagea la possibilité qu'il ait pu deviner ce à quoi elle pensait. Mais non... c'était sa sœur qui avait le chic pour ça, se souvint-elle avec un sourire acerbe. Seere lui avait confié que c'était une habilité qu'elle avait développé en raison de la négligence de leur mère.

- Pourquoi ne voudrais-tu pas voir Nowe ? Tu ne l'as pas revu une seule fois depuis neuf ans. Vos liens sont pourtant quasiment filiaux.

- Filiaux...? Oui... il me considère comme quelqu'un de sa... famille...


Depuis le jour où elle l'avait rencontré, Nowe avait toujours été quelqu'un de très cher à ses yeux. C'était grâce à lui qu'elle avait retrouvé le sourire. Tant qu'il était à ses côtés, elle pensait pouvoir relever tous les défis. Cela suffit pour dire que les sentiments qu'elle éprouvait pour lui dépassaient ceux que l'on porte à l'égard d'un membre de sa famille. mais Nowe la considérait juste comme une sœur.

- La déesse doit se plier au commandement qui exige d'éviter de tout contact avec le monde extérieur... même s'il s'agit de sa famille.

Il arrivait que Nowe lui écrive des lettres, décrivant sa vie et les évènements du monde. Son écriture d'enfant n'avait pas beaucoup évoluée, ce qui avait amusé Eris. Elle avait lu et relu ces lettres tant de fois en faisant courir ses doigts le long des lignes qu'elle serait capable de les réciter par cœur si on le lui demandait. Néanmoins, elle n'avait jamais répondu à aucune d'entre elles. Bien sûr, Seere avait toujours remercié Nowe en son nom pour ses lettres mais rien de plus.

- C'est pourquoi, il est préférable que je n'interagisse avec personne d'autre, tel que l'exige le commandement.

La réponse d'Eris était formelle, cachant sa lutte entre l'envie et la raison.

- Tu sais..., commença Seere avec hésitation. Eris, ce commandement n'est pas aussi strict que tu sembles le penser.

- Ah non...?

- C'est davantage une sorte de guide. Bien qu'il ne soit pas permis à la Déesse d'être trop entourée, les proches de la déesse ne sont jamais éconduits quand ils viennent lui rendre visite. Protégée par une garde rapprochée, elle pourrait même sortir visiter elle-même ses proches, si elle le désirait.


Eris resta silencieuse.

- Je suis certain qu'en ce moment même, tu penses qu'une loi ne devrait jamais être dérogée sous peine d'être inutile... Tu es si intransigeante...

Eris pensait que Seere allait rire à cet instant, mais ce ne fut pas le cas. C'était un sourire renfrogné qui se voyait sur ses lèvres. Une telle expression ne seyait guère à son visage de chérubin.

- Te permettre de voir tes proches, de sortir du bastion... l'évêque pourrait justifier ceci comme étant des dérogations exceptionnelles pour récompenser ton dévouement.

- Des dérogations exceptionnelles ? Mais Monseigneur, vous venez de dire que...


Elle s'arrêta au milieu de sa phrase lorsqu'elle comprit.

Les Déesses ne vivaient guère longtemps, tant le poids du sceau était écrasant. De surcroit, elles savaient que la mort était la seule chose capable de les affranchir de leur souffrance perpétuelle. Nombreuses furent celles qui eurent recourt au suicide pour échapper à leurs affres. Eris pensa que c'était pour cette raison qu'elles étaient toutes tant surveillées ; afin de les empêcher de commettre la moindre tentative. C'était également pour les empêcher de s'enfuir avec un amant ou un ami qu'on les défendait de fréquenter leurs proches.

Toutefois, les humains restent toujours enclins à choisir la vie. En s'accrochant à un minuscule fragment espoir, ils parviennent à aller de l'avant. C'était cela, la véritable définition de cette "récompense". Même la plus petite chose pourrait sembler être une merveille lorsqu'on est soumis à l'intransigeante austérité d'une vie de Déesse.

- Ces récompenses signifient que pour en obtenir, il faut continuer à endurer.

En réalité, ces récompenses n'étaient que d'autres fers pour mieux manipuler la Déesse.

- Il y a de nombreuses méthodes avec lesquelles les évêques manipulent les Déesses. De bien abjectes méthodes.

- Abjectes mais également ingénieuses.


Elle ignorait qui avait été à l'origine de cela, toutefois Seere avait bien compris les rouages de la psyché humaine. Eris songea que les humains n'étaient finalement que de répugnantes créatures égoïstes... elle tout autant que les autres.

- Par ailleurs, ces méthodes n'œuvraient que sur les Déesses humaines. Un dragon ne pourrait être enjôlé de cette façon.

- Est-ce pour cette raison que l'évêque précédent fit ce qu'il fit ?


Verdelet avait renforcé le sceau du Dragon Rouge en créant cinq clés capables de lui dérober toute liberté. Ces clés devaient alors être alimentées par le sacrifice de beaucoup de vies.

- Il croyait que c'était l'unique moyen d'assurer la protection du sceau. Mais il s'est terriblement fourvoyé...

Le Dragon Rouge avait sombré dans la folie en amenant le monde au bord de sa ruine. Encore une fois, la tragédie avait été amenée à cause de l'égoïsme du genre humain...

- Monseigneur, est-ce bien raisonnable pour vous de me dire tout cela ? Vous ne pouvez plus utiliser ces méthodes pour m'amadouer, désormais.

- Ta ferveur est telle que je n'aurais pas eu besoin d'en user.


Seere disait vrai bien qu'il ignorait la véritable nature de l'abnégation d'Eris.

- Tu comprends maintenant ? Ceci est la vérité à propos du commandement. Tu n'as pas à t'interdire de voir Nowe.

- Non... Même en sachant cela, je ne peux me résoudre à le revoir.


Seere parut confus.

- C'est à cause des derniers instants que le Dragon Rouge a passé avec son partenaire de pacte.

Eris n'avait pas été là pour voir ce moment, mais Nowe le lui avait décrit alors qu'ils chevauchaient Legna pour rejoindre la Terre Promise.

- Je sais qu'une des raisons qui conduisit le Dragon Rouge à la folie est qu'elle ait été dépouillée du droit de voir et parler à sa moitié.

L'ironie du sort voulut que la sœur de l'évêque, Manah, contribue à la destruction des clés scellant les cinq sens du Dragon Rouge, avec le soutien de Nowe. Malgré cela, le Dragon Rouge avait déjà perdu tout discernement et n'aspirait plus qu'à transformer le monde en brasier. Nowe était capable de comprendre le langage des dragons, il avait senti son cœur se déchirer à chaque cri qu'avait poussé le Dragon Rouge. Il disait qu'il ne pourrait jamais oublier le chagrin de sa voix tandis qu'encore et encore, elle ne cessait d'appeler le nom de sa moitié, l'homme qui se nommait Caim.

- Elle avait été incapable de réaliser que celui qu'elle recherchait se trouvait juste à ses côtés. Lorsqu'elle s'en rendit compte, elle était déjà aux portes de la mort...

Au terme de dix-huit ans de souffrance, les retrouvailles entre ces deux êtres ne durèrent que quelques secondes. C'était un court instant avant que l'éclat du regard du Dragon Rouge ne s'éteigne.

- À présent, je comprends son angoisse car je la partage. Vu qu'elle n'était pas humaine, elle avait dû endurer des tourments infiniment plus atroces que les miens... je frémis chaque fois en y pensant.

Incapable de voir, d'entendre et même de ressentir ses membres... elle avait été scellée dans une cruelle prison dépassant l'imagination. La seule chose qu'elle était capable de ressentir était la douleur intense du sceau. Tout cela parce que les humains ne lui avaient pas fait confiance, craignant l'impossibilité de la manipuler... juste pour ça, elle avait été jetée dans un enfer permanent.

- Lorsque je songe à sa souffrance... à son impossibilité d'être avec celui qu'elle aimait... Je ne peux me résoudre à rencontrer Nowe à nouveau.

(Non, je ne fais qu'enjoliver les choses. En vérité, je suis quelque peu différente des évêques. Je suis égoïste, injuste... et faible.)

- Eris. Verdelet fut le créateur des clés mais je fus celui qui permit au système de perdurer. Nous étions tous deux responsables de la souffrance d'Angelus. Pourquoi devrais-tu en souffrir ?

- Parce que j'ai souhaité que le Dragon Rouge demeure la Déesse éternellement. S'il en avait été ainsi, je mènerais une vie normale aujourd'hui. C'est tout ce qui m'importait. Je ne songeais pas un seul instant à sa souffrance. Tel est mon péché.


Peut-être était-ce une punition divine que Nowe lui fut enlevé par la femme nommée Manah.

(Tu penses pouvoir l'avoir ? Toi, à qui tout est interdit ?)

Eris avait senti ces mots se dépeindre dans les yeux rouges de Manah chaque fois qu'elle les croisait. Ces yeux avaient attisés sa rage, sa colère... au point qu'elle désirait la tuer.

(Ah... encore aujourd'hui, je suis jalouse. Jalouse de Manah qui a volé le cœur de Nowe. Même maintenant que je suis Déesse, mon cœur n'a rien de pur...)

- Et si Nowe venait te rendre visite... refuserais-tu toujours de le rencontrer ?

- Si Nowe venait me rendre visite...?

- Il m'avait demandé d'en garder le secret, mais tous les ans le même jour, Nowe vient au bastion. Le jour de l'anniversaire de ton avènement en tant que Déesse.


Eris avait cru qu'avec la distance et le temps, Nowe aurait fini par l'oublier. Il aurait cessé de lui écrire des lettres et il aurait construit sa vie avec Manah. C'était une erreur. Manah était partie dans un autre pays et non seulement il continuait de lui écrire des lettres, mais il venait ici chaque année...

- Aujourd'hui est précisément le jour de cet anniversaire. L'anniversaire de la mort du dragon et de ton sacre en tant que Déesse.

Comment pourrait-elle l'oublier ? Ça fait neuf ans maintenant depuis la cérémonie du sceau, ce jour où Eris avait dû faire ses adieux à Nowe.

(Ne sois pas triste, Nowe. Je ne fais que reprendre ma véritable mission.)

D'une voix empreinte de détermination, elle lui avait dit ces mots. C'était également en gardant ses yeux baissés qu'elle les avait prononcés, sachant qu'elle n'aurait pas pu retenir ses larmes si elle avait regardé le visage de Nowe. Malgré cela, aujourd'hui, elle regrettait son geste. Elle aurait voulu adresser un regard à Nowe une dernière fois.

- Si tu le désires... tu peux le voir aujourd'hui.

Nowe... elle n'aspirait qu'à le revoir. Eris savait qu'il ne lui restait que peu de temps à vivre. Le jour où ils seraient définitivement séparés approchait. Elle le savait. Elle le savait et pourtant...

- Non ! Non, Monseigneur, je ne peux pas !

- Eris ?


Elle-même fut surprise par l'intonation de sa voix.

- Je... J'ai fait un serment. Celui de ne pas mourir jusqu'à ce que je revois Nowe.

Elle avait fait ce serment bien malgré... non, parce qu'elle pensait qu'ils ne se reverraient plus jamais. C'était cette perspective qui lui donnait la force de résister, de survivre jour après jour.

- Jusqu'au jour où nous nous reverrons, je vivrais. C'est de cette pensée que je tire ma force. Je n'exagère pas en disant que c'est ce qui me maintient en vie. Bien plus que la motivation de protéger le monde.

Avant qu'elle ne devienne Déesse, elle pensait pouvoir tenir uniquement grâce à la seule force de ses convictions. Néanmoins, elle réalisa qu'elle ne pouvait pas, ce n'était pas suffisant.

- S'il advenait que le serment soit rompu... que je le vois maintenant... ma volonté volerait surement en éclats. Je n'aurais d'autre choix que de laisser la mort m'emporter. Malgré le fait que ce ne soit pas conforme à mon devoir... de... Déesse...

Elle sentit ses larmes couler le long de ses joues. En dépit de ses efforts, elle ne pouvait plus les retenir plus longtemps.

- Eris, ne pleure pas. Je suis désolé... vraiment désolé..., dît Seere en essuyant ses joues de sa petite main. J'ai commis une terrible faute en ignorant ce que tu pouvais éprouver...

Ces mots étaient prononcés par un homme, pourtant les doigts qui effaçaient ses larmes étaient ceux d'un enfant.

- Non... maintenant, je réalise que Nowe ne m'a jamais réellement oublié. Je ne saurai vous remercier assez de m'avoir révélé ceci.

Eris sentait que Nowe n'avait pas changé. Elle était certaine que ses yeux avaient gardé le même éclat d'honnêteté, de gentillesse... de pureté irréelle. Elle se doutait que si elle les voyait, elle finirait par lui dire de ne pas s'inquiéter pour elle et d'aller vivre heureux aux côtés de Manah. Elle regretterait ensuite d'avoir prononcée ces mots du plus profond de son cœur en se demandant pourquoi elle devait supporter une telle infortune. Ainsi, elle était terrifiée à l'idée de prononcer des mots qu'elle ne pensait pas, tout comme répondre à ses lettres. Son respect envers le commandement n'était qu'une piètre excuse. Un prétexte pour échapper à Nowe et à la vérité dissimulée dans son cœur. Toutefois, cette fuite ne pouvait guère durer éternellement. Sa fin était proche.

- Monseigneur, je vous en prie, dites à Nowe ceci : Nous nous reverrons dans trois ans.

Dans trois ans, elle sera au seuil de sa mort, si la mort ne l'avait pas déjà emportée. Seere devait également l'avoir compris.

- Trois ans...?

- Trois ans.


(Je suis une vile personne, n'est-ce pas ? Faire attendre Nowe davantage. Mais...)

- Si je supporte mon fardeau pendant plus d'une décennie, alors même le Dragon Rouge pourrait me pardonner.

Et d'ici là, Nowe aura sans doute enfin réalisé quels sont ses véritables désirs, comme celui d'être auprès de Manah. L'année prochaine serait trop tôt. Nowe comme Manah n'auraient sans doute pas eu le temps nécessaire de se pardonner d'avoir exposé le monde au chaos, au nom d'une justice illusoire. C'était la raison pour laquelle ils s'étaient séparés l'un de l'autre. Eris ne pouvait qu'entrevoir les sentiments de Manah contrairement à ceux de Nowe qu'elle devinait bien mieux que lui-même. Lui, qui était devenu le meneur de l'Ordre des Chevaliers des Sceaux ; elle, qui s'était exilée dans un autre pays pour s'occuper d'orphelins... ce n'étaient rien d'autre que des actes de repentir. Au cours des trois prochaines années, les choses changeront peut-être. Après avoir vécus plus de dix ans en expiant leurs péchés, ils s'autoriseront peut-être à se rapprocher. Ils envisageront peut-être ensemble une autre façon de réparer leurs fautes. C'était ce que pensait Eris.

- Trois ans à partir d'aujourd'hui. Ce sera notre jour promis.

Lorsque ce jour viendra, Eris ne sera plus de ce monde. En fait... peut-être même qu'elle succombera avant ce jour... secrètement elle l'espérait, ainsi elle n'aurait pas à prononcer les mots qu'elle redoute tant de dire : demander à Nowe de l'oublier afin de trouver le bonheur avec quelqu'un d'autre...

- Je m'en retourne à mes quartiers à présent.

Eris se releva avec circonspection. Son corps était toujours aussi douloureux, mais elle se sentait étrangement sereine.

- Je vous laisse, Monseigneur. Retournez auprès de Nowe. Je suppose qu'il est dans les parages ?

Il devait être tout proche. Si Eris avait accepté de le recevoir, il aurait pu apparaître en un instant. Elle était sûre que Seere avait tout arrangé de cette façon.

- Est-ce que ça ira ?

- Bien sûr.


Regardant Seere s'éclipser comme l'enfant qu'il semblait être, Eris s'en retourna. Elle eut le sentiment qu'aujourd'hui pourrait être la dernière fois où elle serait capable de marcher dans ce jardin. Avec le désir d'effacer ces pensées de son esprit, elle s'arrêta et contempla les lieux autour d'elle, inondés de couleurs et de lumières : les fleurs aux pétales jaunes et écarlates, les arbres aux couleurs vert émeraude, la terre d'un brun profond. Les oiseaux chantants, les nuées de papillons, les insectes crissant dans les herbes... ce jardin fourmillait de vie.

- C'est si magnifique...

(Ainsi était le monde. Le monde que tu as ravivé, Nowe. Le monde que je protège. Cette lumière luit pour nous et pour nous seuls. Aussi longtemps que ce monde existera, nous resterons liés.)

- Nowe... ceci est la preuve de mon existence.

(Et je vivrai. Autant que je le pourrais.)

Telles furent les dernières pensées d'Eris alors qu'elle traversait le jardin de lumière.


~ NOTE ~

Les Jardins de Lumière
Référence à l'œuvre d'Amin Maalouf.


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