Zero - Une averse au terme
et
une fleur à l'origine

Source : Drakengard 3 Edition Collector, Novel Prelude
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Traduction : Bdouine
Vérification : Bdouine, Nashira

(Les jours pluvieux sont toujours mauvais.)


Cette pensée m'habitait alors que je regardais l'averse retentissante autour de moi. Je ne pouvais pas m'empêcher de ricaner aux souvenirs des jours ensoleillés, qui n'ont rien de bon non plus.

- Qu'est-ce qui ne va pas ? dit une fille avec une voix si faible que la pluie pouvait la couvrir.

- De quoi "Qu'est-ce qui ne va pas ?" Répondis-je, regrettant avoir réagie ainsi.


Les personnes qui répondent aux questions par d'autres questions me dégoutent. Par le passé, je m'assurais que ces personnes ne répondent jamais plus de cette façon. À chaque fois.

- Je peux t'entendre pleurer.

- Tu te trompes. C'est un rire.


Je ne pouvais pas la blâmer pour ça. Comment aurait-elle pu comprendre ? Elle était aveugle après tout. Elle avait été soumise à une série d'actes de torture : des aiguilles dans les yeux, des brûlures sur les mains et les pieds suite aux passages d'un fer chaud. Elle avait également les tendons des bras et des jambes sectionnés afin qu'elle ne puisse plus du tout bouger.


Pour autant, je ne vais pas m'émouvoir sur le fait que des personnes étaient capables d'infliger de tels sévisses à une jeune enfant. C'était prévisible de la part du seigneur. D'ailleurs, pourquoi elle et ses amies avaient-elles tenté de déclencher une révolte ? De sacrées idiotes.


C'était stupide, rien que l'idée de se révolter l'était. Elles ont été capturées avant de prendre les armes. Trahies par l'une d'entre elles. C'est ce qu'on gagne en faisant confiance. Une personne incapable de trahir n'existe pas.


Ces cinq malignes avaient été capturées et torturées. J'ai cru comprendre qu'on leur avait promis la liberté si elles avouaient leur plan et les noms de leurs complices, mais c'était bien entendu un ramassis de conneries. Après tout, les gens crédules ne savent jamais retenir la leçon.


Cela dit, les bornées, qui n'avaient rien lâché comme elle, avaient subi le même traitement que celles qui avaient tout avoué. Finalement, elles avaient été toutes jetées là, sur les pavés de la place. Coopérer n'avait permis à personne d'être épargné. Leur seigneur les avait peut-être punies injustement mais il les avait toutes traitées de la même manière.


Si on devait parler de traitement injustifié, ce serait le fait que ces cinq âmes, qui avaient tenté de vaincre un seigneur oppressant, étaient enchaînées à côté d'une vulgaire meurtrière telle que moi. Ça n'avait pas le moindre sens. Je n'avais pas été torturée comme elles. Je n'avais rien à avouer, ni de plan, ni de partenaire à dénoncer c'est pourquoi, on ne m'avait pas brisé mes os ni arraché les ongles. Je n'avais eu le droit qu'au fouet. La douleur, qui semblait auparavant être des flammes parcourant mon dos, avait disparu. Je n'avais plus aucune sensation. La pluie glaciale avait dû engourdir mon dos car je ne ressentais pas le froid. Sachant que ma mort était proche, ça n'en restait pas moins étrange.

(C'est une vie gâchée.)


Je ne pouvais plus mettre un terme à mon euphorie. Je ne parvenais pas à me souvenir d'une seule bonne journée, pluvieuse ou non. Ma vie entière est un enfer depuis mes premiers pas dans ce monde.

~


Mon premier souvenir est les cris de ma mère et des innombrables coups qui suivaient. Je crois que je n'étais pas bien nourrie non plus. Après tout, je savais voler avant même de savoir parler. Si elle m'avait nourrie convenablement, je n'aurais pas été contrainte au vol.


Pour autant, ma mère n'était pas une mauvaise personne. Seule une poignée d'enfants chanceux pouvaient obtenir des repas chauds et des lits. Vous pouvez dire adieu à l'espoir d'une belle vie à moins de naître dans une famille de la noblesse. Dans le cas contraire pour la plupart des femmes, vous vous demandez pour quelle maudite raison vous êtes venue au monde, grandissant tout en sachant que vous êtes de la vermine, devenant une misérable adulte qui finit engrossée sans le vouloir. Ma mère n'avait rien fait d'autre que de m'élever du mieux qu'elle le pouvait.


Dès que j'avais eu l'âge, ma mère m'a vendue sans la moindre hésitation—pour une somme dérisoire en y repensant. Les femmes du bordel ressemblaient beaucoup à ma mère, elles assistaient les hommes en tenant rigoureusement les comptes. On y trouvait également des filles de mon âge. Il y en avait une avec qui je m'entendais bien. Cette jeune fille m'appelait "Rose" et c'est à cela que j'avais découvert quelle était la couleur de mes yeux.

- Tu ne t'es jamais regardée dans un miroir ? demanda-t-elle avec surprise.


Bien sûr que non, je me moquais bien de savoir à quoi je ressemblais. J'avais décidé qu'elle s'appellerait "Indigo". Je ne portais pas grand intérêt à mon propre visage toutefois je trouvais que la couleur de ses yeux était belle. Rose et Indigo : c'étaient là des noms qui n'appartenaient qu'à nous seules.


Un jour, Indigo proposa de voler l'argent et de nous enfuir. J'étais d'accord, pensant qu'ensemble, nous pouvions tout réussir. Pas un seul instant, je m'étais demandée où nous allions nous réfugier ou ce que nous ferions par la suite.


Le plan s'était déroulé à merveille. Nous avions pris autant d'argent que possible puis nous avions fui la ville en traversant le pont jusqu'à l'autre rive de la rivière. Un homme se tenait là, avec un cheval. Je l'avais déjà vu auparavant, c'était un client qui était obsédé par Indigo.

- Si nous traversons la rivière, tout ira bien, m'affirma-t-elle.


Néanmoins, les choses allaient commencer à dégénérer. Je pensais qu'ils allaient m'emmener avec eux mais j'étais dans l'erreur la plus complète. En réalité, ils avaient prévu de me tuer depuis le début. Indigo ne pouvait pas emporter autant d'argent toute seule c'est pourquoi elle avait faussement sympathisé avec moi. C'était la seule raison.

- Ne m'en veux pas, Rose, annonça-t-elle en souriant.


Elle arborait son sourire habituel, c'est alors que j'aie compris. Sous ce sourire se cachait la volonté de cette fille qui savait comment me tuer. Il m'avait fallu du temps pour le comprendre. Si nos poursuivants n'étaient pas arrivés à ce moment-là, j'aurais été tuée. Indigo et l'homme avaient fui en toute hâte à cheval et je fus capturée. Malgré cela, je n'avais aucune rancune envers elle. Pourquoi avais-je fait confiance à une autre personne ? J'étais évidemment en faute pour avoir été dupée. Si les choses s'étaient jouées différemment, les cadavres d'Indigo et de cet homme auraient pu flotter dans la rivière alors que je me serais enfuie.

(La prochaine fois, je réussirai.)


Cette opportunité se présenta quelques mois plus tard. J'avais pris l'argent et j'étais parvenue à m'enfuir avec facilité, si bien que j'aurai pu rendre Indigo honteuse de sa propre performance. Afin d'empêcher toute poursuite, j'avais tué tout le monde : les maques, les larbins et les femmes. Ça n'était pas compliqué. Tout ce que j'avais à faire, c'était d'attendre qu'ils s'endorment et de les tuer un par un.


J'avais tué les maques en premier. Ensuite, c'était le tour des hommes engagés pour faire le sale boulot. Grâce au poison que j'avais mis dans leur liqueur, ils agonisaient. Même une gamine comme moi pouvait facilement m'occuper d'eux. Une fois débarrassés de tous les hommes, le reste était simple. Les femmes ne sentent pas le danger. Des torrents de sang giclaient mais aucune d'entre elles n'ouvrit les yeux ou ne cria avant de succomber.


J'avais emporté avec moi une grosse somme d'argent, désireuse de quitter la ville avant l'aube. Comme prévu, il n'y avait aucun poursuivant à mes trousses mais un imprévu malencontreux était arrivé : les bandits. Ils m'avaient capturée sans grande difficulté et m'avaient joyeusement détroussée de mon argent. Bien qu'ils m'aient épargnée, j'avais le sentiment d'avoir échouer à nouveau. J'avais attendu l'occasion de m'échapper avant qu'ils ne me vendent comme prostituée.


Ainsi, le vol était hors de question. Je savais désormais qu'il valait mieux ne pas avoir d'argent sur moi car il pouvait être dérobé. Si j'avais besoin de quelque chose, je n'avais pas à l'acheter, autant directement le prendre. Après tout, personne ne me volera à nouveau si je ne possède rien de valeur.


J'avais tout de même une chose qu'ils voulaient : moi-même. Les bandits étaient prêts à me vendre, tout comme ma mère avant eux. En tant que femme, je serais toujours le butin d'une autre personne. Je n'y pouvais rien, ce n'est pas comme si je pouvais me défaire de ma féminité ou simplement la rejeter. J'aurais pu choisir, comme Indigo, de trouver un homme qui m'aurait protégée. Toutefois, les gens mentent et trahissent. Je ne voulais pas de leur protection, je n'avais qu'à me protéger moi-même.


En fait, j'ai bien vécu une fois avec un homme. Juste une fois, une seule fois. J'étais tombée sur un des clients de ce sordide bordel, dans une ville lointaine. Il m'avait reconnue et moi de même.

(Je dois le tuer.)


Les maques et les femmes étaient morts— tous à l'exception de moi-même. Il n'était pas assez stupide au point de ne pas faire le lien. Mais contre attente, je ne l'avais pas tué. À la place, nous avions trouvé un endroit dans cette ville inconnue afin de commencer une nouvelle vie. Il n'était pas stupide mais on ne pouvait pas pour autant le considérer comme un type honnête. C'était un voleur avec un talent certain pour le crochetage des serrures. Ensemble, nous amassions les pièces et les jours se passaient dans l'amusement. Cette vie n'était pas mauvaise et ma volonté de le tuer s'était égarée.


Seulement, cela n'avait pas duré bien longtemps. Un fléau se répandait en ville et je l'avais attrapé. Doucement mais sûrement, il affaiblit le corps et vous tue, sans compter que c'est contagieux. Ayant peur pour sa vie, l'homme m'avait quittée. Je ne lui en voulais pas, si ça devait se terminer ainsi, je l'aurais laissé partir volontiers. Néanmoins, il avait tenté de me capturer : il y avait une prime pour retrouver le "bandit" qui avait saccagé le bordel. Quel idiot. Je venais d'attraper ce fléau et mes symptômes étaient encore insignifiants. Je luttais pour me lever le matin, j'avais des frissons en soirée et de fortes quintes de toux... mais c'était tout. Rien de cela ne m'empêchait de prendre une vie.


Je n'avais eu aucun problème à maîtriser la situation quand il tenta de m'attacher dans mon sommeil. Le fléau avait rendu mon sommeil léger —de toute façon, j'avais la capacité de sentir les intentions meurtrières. Par simple réflexe, j'avais tranché sa gorge et il mourut, la stupéfaction marquant son visage. À ce moment-là, j'avais réalisé que je n'avais pas laissé cet homme entrer dans ma vie. À part dormir et manger avec lui, prétendre que j'avais abandonné l'idée de le tuer était une erreur. Autrement, je n'aurais pas constamment gardé une épée dissimulée à ma portée.


J'étais une nouvelle fois seule. J'errais sans but, dérobant de la nourriture et des vêtements quand j'en avais besoin. La progression du fléau était lente dans mon cas, ce qui me permettait de voyager tout en pillant et massacrant. Je tuais les propriétaires du butin convoité qu'ils soient femmes, enfants ou vieillards.

- Vous pouvez prendre la nourriture et l'argent. Épargnez-nous ! Pitié !


C'était la rengaine à laquelle j'avais le droit. C'est étrange, tout le monde a le même visage quand la mort est proche. Je m'étais demandée si moi aussi, j'avais eu cette même expression face à Indigo. Non. Je n'avais pas supplié.

- Imaginons que je t'épargne. Tu me finiras par me chercher tôt ou tard, réclamant vengeance.

- Je ne ferais jamais...!

- "Jamais", c'est bien ça ? Je viens d'égorger ta mère sous tes yeux.


Cette dernière semblait être une bonne mère, pas comme la mienne. Elle n'avait pas hésité à se mettre en danger afin de protéger ses filles.

- Peu importe, je suis navrée pour ça mais procéder de cette façon me rassure, surtout que je ne suis pas stupide.


Suite à cela, j'avais tué les deux sœurs tremblantes de peur, serrées l'une contre l'autre. Il n'y avait aucun doute qu'elles me haïssaient lors de leurs derniers instants. Toutefois, il était désormais impossible qu'elles représentent une quelconque menace. Parmi tous ceux que j'ai tués, certaines personnes ne suppliaient pas. Il y avait cette fille, de quelques années ma cadette, me regardant avec des yeux pleins de colère.

- Pourquoi ?! Pourquoi faîtes-vous cela ?!

- Sans doute parce que j'ai faim.

- Comment osez-vous vous moquer de moi !

- Ce n'est pas mon but. Je suis affamée et je n'ai pas d'argent.

- Et vous croyez que ça puisse justifier une telle chose !?


Les corps de son père et de son frère gisaient devant elle. Un peu plus loin se trouvait le cadavre d'une femme qui semblait être la cuisinière. Je m'occupais toujours des menaces potentielles en premier, laissant les enfants et les vieillards pour la fin.

- Pourquoi ne pouviez-vous pas juste nous voler et fuir !?

- Tu sais quoi ? Tu as raison. J'ai toujours pensé qu'agir ainsi empêchait les gens de se venger mais je me demande maintenant si je fais bien ça pour cette raison. Pourquoi m'y prendre de cette façon ?


Avant de pouvoir formuler mes doutes, j'avais étranglé la fille. Ses yeux étaient encore ouverts et son regard flamboyant de colère même dans la mort.

- J'aurais aimé te le dire.


Je sentais son regard dans mon dos tandis que je prenais le pain sur la table. Je ne mentais pas en disant être affamée. La raison pour laquelle j'avais choisi cette maison c'est parce qu'elle semblait appartenir à des personnes riches. Vu que c'était l'heure du dîner, la nourriture était là pour remplir mon ventre. C'était une bonne raison.

- Pourquoi ?


Je m'interrogeais tout en mangeant les plats avec les doigts. Je buvais l'eau directement au pichet. Le chef méritait des compliments pour ce repas.

- Pourquoi dois-je tuer ? Je devrais le savoir maintenant vu le nombre de morts.


Je posais cette question au cadavre de la fille. Je n'avais pas fait le compte et je ne pensais pas non plus que ça avait de l'importance. Tout ce que je savais, c'est que j'avais tué beaucoup de monde. Néanmoins, j'étais dans l'incapacité de répondre à cette simple question :

- Pourquoi est-ce que je tue ?

- Peut-être que je tue afin de découvrir la raison.


Les yeux de la fille continuaient à me fixer avec colère. Il était probable que cette réponse n'était pas satisfaisante.


J'ai continué à vivre de cette façon pendant un temps. J'avais finalement cessé de chercher des raisons et des réponses. Je détroussais et tuais les gens avec autant d'aisance que j'en avais pour respirer. Le problème était que l'attention des gens s'était portée sur moi quand le nombre de mes victimes avait atteint la centaine. J'avais pourtant fait en sorte de tuer tout témoin potentiel en tâchant de ne laisser aucun indice. Je n'avais pas changé ma façon de faire alors j'étais condamnée à être capturée à un moment donné.


Mes jours étaient comptés dès lors que la rumeur faisait état d'une jeune femme qui tuait sans pitié femme et enfant. Des descriptions sur mon apparence circulaient et les marchands itinérants les colportaient pendant leurs voyages. Dans toutes les villes, la "sorcière aux yeux roses" était recherchée. La prime pour ma capture pouvait assurer un avenir sans le moindre souci et des récompenses conséquentes étaient promises pour ceux qui fournissaient des pistes solides.


Ma capture était inévitable. J'avais été encerclée alors que le fléau faisait son œuvre. À ce moment-là, les symptômes étaient sévères et j'étais incapable de résister, encore moins de fuir. Des soldats en armure avaient fait toute une histoire en m'attachant les poignés et les chevilles.


J'avais parié que le fléau m'aurait tuée en premier mais ce ne fut pas le cas. J'avais été jetée dans une geôle de la forteresse. Ils m'avaient condamnée au fouet : un coup de fouet par victime. J'estimais avoir plutôt bien encaissé ce traitement. Ils m'avaient fouettée jusqu'à ce que ma peau soit en lambeau et que ma chair soit visible. J'y avais survécu. Cela dit, s'ils avaient su le véritable total des vies que j'avais prises, je serais morte. Leur compte était misérablement faible et ma punition n'était donc pas mortelle. Bien entendu, cela ne signifiait pas que j'étais pardonnée. Ils m'avaient enchaînée sur la place afin d'y mourir, avec cinq autres rebelles. C'est pourquoi j'étais à côté de cette fille.

~


Alors que les autres n'émettaient plus que des gémissements, cette fille déclara avec une voix faiblissante :

- Ce que nous avons fait était juste.


À leur arrivée sur la place, il était évident qu'elle était celle qui avait le plus subi. Je pouvais voir qu'elle se maintenait en vie grâce à une forte volonté.


Profitant de sa cécité, je la scrutais sans retenue. J'avais là devant moi une personne qui m'était opposée : une fille avec un sens de la justice inébranlable. Le fait que nous étions à cet endroit, côté-à-côte, me laissait sans voix. Finalement, elle me demanda mon nom. Le fléau était à blâmer ici : avec cette toux caractéristique, la fille avait dû comprendre que je n'étais pas l'une de ses amies.

- Qui es-tu ? Quel est ton nom ?

- Je n'ai pas de nom, répondis-je. Je n'ai rien. Pas d'argent, pas de foyer, pas de proche, rien du tout. Je donne au néant de nouvelles profondeurs. Tout ce que j'ai, c'est cette vie qui est sur le point de s'éteindre avec tout le reste. Je termine avec un zéro absolu. Que dalle.


En effet, j'avais juste fait n'importe quoi de ma vie. J'avais vécu une vie dénuée de sens, jour après jour. C'était si stupide que je me surprenais à rire de façon incontrôlée.

- Ne pleure pas.

- Puisque je te dis... que je ris.


Incapable de respirer convenablement, mes paroles ressemblaient probablement à des sanglots. Je réalisais alors que chaque souffle pouvait être le dernier.

- Vraiment ?

- Vraiment.


J'entendais ce qui me semblait être un soupir. La pluie était finalement devenue une bruine. À un moment, le corps de la fille convulsa pendant de courtes secondes pour en définitive s'arrêter.

- Hé...


Aucune réponse.

- J'imagine que ça va être moi.


Il avait été décidé que la dernière en vie serait brulée vive avec les cadavres des cinq autres. En entendant cela, l'une d'entre elles s'était mordue la langue. La suivante avait péri quand elle fut amenée sur la place. Une autre fille était morte avant que la pluie débute et une autre pendant l'averse. Nous étions les deux dernières.

(Bonne chance pour me brûler au bûcher par ce temps.)


Peut-être que je serais enterrée vivante avec les cinq autres. Au moins, le fait que cette fille ne soit pas morte en dernier était une consolation. Ça n'aurait pas été juste si une jeune fille, qui avait fait preuve de compassion pour son prochain lors de ses derniers moments, devait mourir si misérablement.


Mais qu'est-ce qui était juste ? Qui était juste ?

("Ce que nous avons fait était juste.")


Les paroles de cette fille me revenaient en mémoire. En effet, c'était juste. C'est ce monde qui est injuste : un monde avec des seigneurs faisant souffrir le peuple, un monde avec des meurtriers comme moi. Ce monde où ceux qui se battent au nom des faibles sont écrasés comme des insectes.

(C'est de la folie. Ça n'a pas le moindre sens !)


Soudainement, la colère m'envahissait. Non. En réalité, ça avait toujours bouillonné en moi, je n'en étais pas consciente jusqu'à présent. J'ai toujours détesté et maudit ce monde, bien avant mes premiers souvenirs. Je sentais monter en moi l'envie d'hurler mais seul un fluide chaud dégoulinait de ma bouche. C'était du sang.

(Ce monde merdique essaie de me tuer. Jamais. J'emmerde ce monde !)
(J'emmerde tout le monde ! Tu vas crever ! Crève, crève, crève !)


C'est alors que je distinguais une fleur devant moi. Une fleur rose fleurissait juste devant mes yeux entre le corps de la fille et moi.


Je ne me souvenais pas avoir remarqué une fleur ici. Elle se balançait à mesure que la pluie tombait sur ses pétales. Cette fleur devait être une nouveauté pour moi et pourtant je la reconnaissais. Peut-être parce qu'elle était de la même couleur que mes yeux... ou alors j'étais déjà morte et cette fleur est de celles qui se trouvaient au paradis.


Non. Le paradis n'a rien à voir avec moi. J'étais sur le point de mourir et ceci était juste une hallucination. Ce n'était pas vraiment un problème. Je voulais tout de même la voir de plus près et la toucher. Personne ne m'avait offert des fleurs et je n'avais pas envie d'en avoir... mais j'aurais bien aimé celle-ci.


Je sentais ma vue se resserrer. Je ne pouvais pas fermer les yeux alors je contemplais cette fleur. Elle était si adorable... Ma vie avait peut-être été un gâchis mais ma fin n'aura pas été si terrible. Alors que les pétales emplissaient mon champ de vision, je saluais la fleur avec un sourire silencieux.


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