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Chapitre 29

Publié : 15 mai 2013, 21:59
par Nashira
C'est parti pour bouter Inuart ! Bien que le combat se solde par un geste de bonté de la part de Caim, le reste devrait être crédible...

Chapitre 29
Entre dragons

Libéré de l’emprise de Manah, Inuart s’empara du corps glacé de Furiae. Fou de culpabilité il s’envola dans les cieux pourpres, accroché aux ailes noires d’un espoir qui était à lui seul, une offense à toute la création. Sur le dos de son dragon d’ébène, il serrait contre lui le corps exsangue de Furiae. Il caressait doucement les doux traits de son visage figé. Ses yeux ne reflétaient plus aucune lucidité. La culpabilité l’écharpait de ses griffes impitoyables et l’amertume lui rongeait les os. La douleur et la morbidesse empoisonnaient ses veines. Toute sa vie durant, Inuart avait cru que la force était la clef du cœur de Furiae. Il possédait désormais la puissance, mais pas la déesse…
Les Germes de la Résurrections... Mais quel serait le prix de cette résurrection ?
Inuart était pourtant bien conscient des risques de ce stratagème. Mais pour lui, tout était préférable à la mort de Furiae et à la haine de son frère… Ses sentiments contradictoires envers son ami d’enfance et son amour impossible pour Furiae l’auront menné à la démence…
− Assez de souffrances…, murmura Inuart à l’oreille de Furiae.
Il baisa les lèvres froides de la déesse et enfouit son visage dans son cou blanc. Le contact de sa peau était glacial, mais le parfum de Furiae en émanait toujours. Inuart le respirait avec ébriété. Le vent s’engouffrait dans ses cheveux de feu, les faisant danser tels des filins de cuivre.
− Les dieux sont morts, Furiae, surrura-t-il. Le paradis est perdu… Mais tu n’as rien à craindre. Le paradis est perdu, mais à nous deux nous rebatirons un nouveau monde. Nous deviendrons les dieux !
Il embrassa encore une fois les lèvres délicates et pâles de sa bien-aimée défunte, regrettant de ne pas pouvoir contempler le bleu saphir de ses yeux éteints.
− Un miracle…, fit Inuart. La déesse va revivre…
Le dragon noir émit un grondement sournois. Inuart détacha son attention de Furiae et jeta un regard dans son dos. Ses traits se durcirent. Quelqu’un venait de les prendre en chasse…
De l’horizon noir au loin se détachaient les formes hautes d’une cité battie par l’Empire. Le ciel là-bas semblait plus sanglant encore, chargé selon des fumées infernales que les flammes crachaient de la terre. Inuart et son dragon disparurent bientôt dans le linceul de cette fumée braisillante et Caim et son dragon perdirent leur piste.
La capitale de l’Empire était là, en dessous d’eux, tel un immense champ de chaos. Au cœur de cet amas de brulé s’exhaussaient toute l’arrogance de deux tours titanesques. Sur leur faîte s’abattaient les foudres rutilantes d’un tonnerre pourpre, générées par un orage destructeur.
− Cette ville est sinistre ! maugréa le dragon. Elle est à l’image des hommes !
Caim avait le regard déformé par la haine, le dégout et l’incrédulité. La voilà donc, la glorieuse Cité Impériale ! Mais elle n’était qu’une ruine ! Elle brûlait comme dévorée par le feu de l’enfer ! Que signifiait cette diablerie ? Aucun humain ne pouvait vivre dans un lieu pareil.
Le ciel et la fumée suintaient toujours de rouge… Du sang… Du plasma… De l’hémoglobine…. De l’Amour... Leurs couleurs se gravaient partout sur la rétine.
Parsemés sur les ruines de la Capitale Impériale, des centaines de globes irradiaient d’une lumière dorée et malveillante.
Le dragon pourpre émit un grondement :
− Les Germes de la Résurrection… Quel blasphème…
Ils survolaient à présent les sommets des deux tours déjetées. Jamais il n’avait été vu de construire pareils monuments. Leur taille dépassait tout entendement. Était-ce pour la gloire des Archanges que ces tours avaient été élevées ?
− Et Inuart ? dit le dragon. Où est-il ?
Bien qu’ils ne puissent le voir, la présence d’Inuart et de son dragon était bien perceptible. Caim le sentait, il était tout près…
Soudain surgit de la fumée une ombre fulgurante, et une voix démente qui hurlait en riant :
− Meurs ! Meurs ! Meurs !
Le dragon rouge fut télescopé avec une telle violence qu’il hurla en dégringolant de plusieurs mètres dans les airs avant de pouvoir retrouver son équilibre. Il s’esclaffa alors d’un rire rugissant qui fit vivrer tout son corps :
− Très bien ! Voyons maintenant quelle puissance est la plus destructrice ! Caim ! Pour survivre, concentres-toi sur ton désir de vengeance !
Il expectora un torrent de flammes, mais le dragon noir était svelte et rapide. Il esquiva son attaque par un coup d’ailes puissant. La colère s’aviva davantage dans l’esprit du dragon rouge.
Caim la ressentait plus puissante à chaque instant. Caim sentait en lui beaucoup plus qu’un simple désir de vengeance. Tout un enfer de haine s’était insinué dans le corps de sa créature de pacte :
− Traitre à ton sang ! rugit-il à l’adresse du dragon noir. Mes flammes pourpres purifieront ton âme !
Il se rua. Mais encore une fois le dragon d’Inuart exécutta une esquive imparrable et cracha son haleine enflammée. Le dragon rouge se cambra pour protéger Caim de la vomissure ardente, mais ce geste lui valu d’être frappé en pleine poitrine. Caim ressentit la violence d’une cascade de feu s’abattre dans sa chair.
Le rugissement du dragon rouge était tout arrogant de haine et de dégoût :
− Ha ! Ton feu brûle faiblement, mon ami ! Je vais te montrer les limites de ton pouvoir !
Il fondit et saisi le corps glacile de son adversaire entre les tenailles de ses puissantes griffes. Les deux monstres reptiliens chutèrent dans le vide. Dans cet instant de suspens, les regards de Caim et d’Inuart purent se croiser distinctement. Les yeux d’Inuart avaient perdu l’éclat pourpre qui les avait animés, mais il y brillait à la place une étincelle de folie. C’est alors que Caim avisa le corps de Furiae dans les bras d’Inuart. Son sang se glaça, car il comprit avec horreur quelles étaient les intentions démentes du musicien maudit…
Le dragon rouge éructa un feu rougeoyant. Le dragon noir cria de douleur et parvint à se dégager des griffes de son adversaire en lui donnant un coup de crocs dans la gorge. Les corps des deux dragons se séparèrent.
La voix d’Inuart résonna alors, enfiellée mais tremblante, toute emmêlée de pleurs et de haine :
− Pourquoi ?! Pourquoi refuses-tu de comprendre, Caim ?
Le cœur de Caim se contracta d’un pincement douloureux. Tout en lui ordonait à Inuart de laisser Furiae en paix. Mais il savait qu’Inuart ne la laissera pas. Dans le ciel chaotique, l’amitié et la raison s’étaient transformées en une spirale de haine. Le cœur d’Inuart était inconsolable…
− Caim ! cracha-t-il. Toujours à me mépriser et à contrer mes rêves ! Mais tu ne peux plus me vaincre comme jadis ! Je suis fort désormais ! C’est pour cela que Furiae est avec moi ! Je te tuerais si tu m’empêche de la sauver ! Furiae est à moi ! Furiae !
− Tu justifies le meurtre par l’amour ? rugit le dragon rouge, plein de dédain. L’homme ne respecte vraiment rien ! Tu ne dois pas toucher aux Germes !
Inuart serra plus fort contre lui le corps glacé de Furiae et s’élança en hurlant :
− Hors de ma route ! Furiae va vivre !
Son dragon rugit et fondit en piqué vers le sol brûlant.
− On ne peut plus résonner Inuart, gémit le dragon rouge. Je n’ai pas d’autre choix, Caim…
Caim n’éprouvait aucune culpabilité. S’il devait tuer Inuart, alors il le ferait !
Le dragon rouge replia ses ailes contre ses flancs et plongea dans le vide à la poursuite d’Inuart. Il gonfla ses poumons de tout l’air qu’il put avaler et intercepta le dragon noir entre ses griffes. Le dragon noir se défendit en le fouettant de sa queue terminée par un crochet. Caim eut la sensation d’être harponné par une faux.
Criant de douleur et de rage comme un déchainé, le dragon rouge saisit la gorge du dragon noir dans sa gueule et, tout en vomissant des flammes écarlates, le soumit à une torsion fatale. Il y eut le bruit d’un craquement. Le dragon noir jappa d’un cri déchiré. Son corps de geais s’amollit, et il dégringola en vrille dans le néant des flammes pour s’écraser avec un bruit mat sur les ruines de la Cité Impériale.
- Voilà, dit le dragon rouge en suspendant son vol. C’est fait…
Inuart était vaincu. Mais sa présence s’affirmait toujours en-dessous d’eux. Ils descendirent à terre. Partout autour d’eux brillaient les Germes de la Résurrection. Leur surface évoquait la coquille d’un œuf…
Caim bondit sur le sol. Son corps était perclu de crampes et son front perlait de sueur et de sang. Ses yeux brûlèrent d’un feu intense en contemplant la carcasse immobile du dragon noir. Enfin, ce monstre assassin gisait à ses pieds…
Sous son aile déchirée se mua une silhouette. Un râle moribond se fit entendre. Aussi pitoyable qu’un insecte, Inuart se trainait vers la dépouille de Furiae qui avait été projetée non loin d’un Germe.
Caim s’approcha d’Inuart et planta sec l’estoc de son épée à deux doigts de son visage.
Des ruisseaux de sang se déversaient de ses narines. Ses lèvres entrouvertes trépidaient, écarlates du sang qu’il crachait. Ses cheveux étaient détrempés de sang et son front était ouvert. Son corps tout entier était ébranlé de terribles convulsions. Ses yeux remontèrent le long de la lame de Caim et croisèrent le regard du muet. Ses prunelles étincelaient d’exécration.
Inuart attendit le coup de grâce. Mais comme il vit que le moment se faisait attendre, il laissa sa vue brouillée errer vaguement autour de lui. Les Germes resplendissaient de mille éclats. Il savait que cet éclat était la lumière de la vie... Les affres de la déception enveloppaient son âme. Il avait été si proche de la réussite… Comment avait-il pu être vaincu… par Caim ? Son pacte l’avait pourtant rendu plus puissant que lui !
La forme étendue du corps de Furiae se faisait voir dans les vapeurs des flammes. Inuart banda les tendons de son cou douloureux pour redresser la tête. Sa respiration était râpeuse, mais à chaque expiration de sa voix se faisait entendre le son d’un nom divin :
− Fu…riae… Fu…riae… Furiae… Fu…riae…
Il recommença à ramper sur le sol aux dalles désagrégées. Son passage laissait derrière lui une trainée de sang. Il rampa ainsi jusqu’à la dépouille de Furiae. Là, il se redressa sur ses genoux tremblants, et balla de la tête pour contempler le doux visage de la déesse. La chute ne l’avait pas épargnée. Pourtant même lorsqu’elle était sanguilonente et contusionnée, elle demeurait la plus merveilleuse de toutes les beautés en ce monde…
Les larmes d’Inuart s’écrasèrent sur la figure Furiae, lavant le sang qui maculait sa peau exsangue.
− Ce n’est pas ma faute si Furiae est morte, geignit Inuart. Je ne suis pas responssable… Ce n’est pas moi… Pas moi… Le culte ! La foi m’a aveuglée !
Le dragon rouge le considéra d’un air dubitatif, pliant et dépliant nerveusement les articulations osseuses de ses ailes.
Sa voix parla pour Caim :
− Que comptes-tu faire maintenant ?
− Moi ? fit Inuart en voutant les épaules sous l’ignorance. Mais… je…
Sa voix était si tremblante et incertaine qu’elle ne pouvait cacher la vérité ; il ne savait pas lui-même ce qu’il convenait de faire. Mais le mensonge a toujours sa place dans le gosier d’un homme désespéré :
− Je vais ramener Furiae à la vie ! s’exclama-t-il. Les Germes peuvent accomplir des miracles !
− Les mircles n’existent pas, rétorqua le dragon. Tu perds ton temps.
La voix d’Inuart se remplit de colère :
− C’est faux ! Tu mens !
Caim déglutit en ravalant ses émotions avec angoisse. Inuart avait prononcé ces mots avec exactement le même désespoir que l’avait fait Furiae avant qu’elle ne se donne la mort.
− Tu mens, continua de déclamer Inuart. Tu te trompes, je ne te crois pas ! Je suis suffisamment fort désormais, Caim ! Les dieux sont avec moi !
− Inuart ! appela le dragon rouge, réfléchis ! Réfléchis à ce qui arrivera à notre monde !
Un silence de suspicion s’écrasa sur eux. Inuart dodelina la tête et caressa du bout des doigts le visage angélique de Furiae. Ses larmes continuaient à goutter sur le front blanc de la déesse.
− Ça m’est égal, susurra-t-il soudain d’une voix faible.
Un nerf vibra sur le visage de Caim et Inuart se retourna vers lui pour le défier de son regard le plus fou :
− Aussi longtemps que Furiae est à mes côtés, ça m’est égal, répetta-t-il. Qu’est-ce qu’un monde sans Furiae ?
Il se releva comme insuflé d’une force nouvelle et se retourna en écartant les bras devant le Germe de la Résurrection. Il éclata alors d’un rire plus démentiel que la folie elle-même.
− Celui qui se noie ne se préocupe que de la profondeur de l’océan, gémit le dragon. Pas de sa grandeur…
Caim brandit son épée et Inuart lui fit face en tirant la sienne :
− Laisse-la ? dit-il, le visage étriqué et les yeux exhorbités par le dégoût. C’est ça ce que tu essaies de dire, hein ? Tu n’as donc aucun sentiment pour elle ?
Caim le fixa, impavide, laissant ruisseler sur lui tout le dégoût que crachait Inuart. Tout comme Inuart, Caim n’avait voulu protéger Furiae. Mais il n’y avait plus rien à faire pour elle. Vouloir la faire fusionner aux Germes était un sacrilège aussi fou qu’inepte. De ces choses diaboliques ne pouvait naître que le mal…
− Une fois tous les sceaux détruits, l’humanité disparaitra, proliféra une voix vieille et fatiguée.
Caim reconnu la voix de Verdelet.
Il se tenait debout dans la paume pierreuse de la main du golem de Seere. Le géant l’avait sans doute emmené par delà la montagne Cobalt dans l’espoir de protéger les Germes contre ceux qui chercheraient à fusionner avec elles…
Inuart renâcla et essuya le sang à son nez d’un revers de main :
− Non ! répliqua-t-il. Les Germes sont là pour faire naître un monde meilleur ! Un monde où Furiae est humaine ! Un monde sans sceaux où elle sourira et restera heureuse à jamais. Rien qu’avec moi…
Le vieil évêque posa alternativement son regard sur la déesse morte et sur les Germes de la Résurrection :
− Grace aux Germes, la déesse va revivre ? murmura-t-il avec une lueur d’espoir dans le son de sa voix chenue.
Les légendes disaient que les Germes de la Résurrections seraient répandus lorsque les quatre sceaux protecteurs seront brisés. Le chaos s’instellera alors sur le monde, et l’humanité périra. Seul celui qui fusionnera avec les Germes sera sauvé, car il sera alors aimé des dieux.
Le dragon rouge martela le sol de ses serres acérées :
− Écoutez-moi ! Si vous voulez survivre, ne touchez pas aux Germes ! Cela ne ferait que proliférer le chaos !
− Mais et si les légendes disant que les Germes sont la clef de l’humanité étaient vraies ? demanda Verdelet en tremblant.
Le rire fou et inhumain d’Inuart retentit à nouveau dans les ruines de la Cité Impériale, mais il se changea en toux virulente :
− Bien sûr que les légendes disent vrai, cracha-t-il en souriant nerveusement, et je ferais revivre Furiae ! Les dieux sont avec moi ! Le monde sera merveilleux ! Furiae vivra heureuse avec moi ! C’est tout ce que je veux !
Il fondit sur Caim l’épée brandie. Caim para son attaque et le fit tomber face contre terre. Avant qu’Inuart ne puisse se relever, il planta sa lame dans le dos de la main. Inuart cria de douleur et se remit à rire, la voix saccadée. Ses larmes faisaient ruisseler le sang sur son visage :
− Je ne voulais que le bonheur de Furiae, gémit-il. Mais pas toi… Toi, tu n’as jamais voulu le bonheur de Furiae… n‘est-ce pas, Caim ? Toi, tu n’as toujours pensé qu’à toi. Toi et ta soif de meurtre… Toi et ta haine… Toi et ton désir de vengeance…
Caim fit lentement pivoter l’estoc de son épée dans la main d’Inuart. Inuart émit un grognement plaintif. Caim eut un sourire mauvais. Comment Inuart osait-il rejeter tout le blâme sur lui, alors que c’était lui-même qui était près à sacrifier le monde et l’humanité pour satisfaire ses caprices amoureux ?
« Tu ne peux pas comprendre Inuart. Tu ne connais pas l’amour. Ni la jalousie… »
Caim ignora le dragon rouge.
Un grondement vicieux s’éleva de la carcasse du dragon noir. Entre ses crocs effilés s’échappaient des effluves de fumée noirâtre tandis qu’il maugréa des gémissements incompréhensibles...
Inuart humecta ses lèvres sanglantes et sembla soudain apaisé :
− Caim, gémit-il. Je t’en prie… Laisse-moi mourir… Laisses-moi mourir auprès de Furiae… Je t’en supplie…
Caim l’observa avec défiance. Pourquoi un tel revirement ? Il observa Inuart de long en large. Il était recouvert de blessures, et son esprit n’était plus qu’un amas de pensées confuses. Quel mal pouvait-il encore représenter ? Caim se voila la face. D’un geste sec, il retira son épée, accordant à Inuart sa dernière volonté.
Inuart rampa fébrilement et se laissa aller contre le corps étendu de Furiae. Expirant d’amour, il caressa languissamment les traits de son beau visage de déesse déchue.
− Ah…, souffla-t-il. Est-ce cela, le bonheur ?
Il ferma les yeux comme pour s’endormir, serein.
− Laisse-le maintenant, dit le dragon rouge de sa voix froide.
Caim se détourna de la vue d’Inuart et Furiae.
Dans cet instant de déchirement, il ne s’aperçu pas que l’éclat pourpre dans les yeux du dragon noir était plus brasillant que jamais…